|
Abu
affordance.info
Afghanistan
(A Rather Narrow View)
À mains nues
[ a m o u r ]
Apod (fr)
Arrêt sur images
L'Atelier des icônes
Barbotages
Bloc-notes du désordre
Brèves de métro
Cabinet des curiosités
Carnets de Hubert Nyssen
Carnets de JLK
Charles Pennequin
Le Clavier cannibale
Clémentine Cintré
Contretemps
Les Corps empêchés
Days
(dit janu)
L'Employée aux écritures
Entrée Ouest
Europa Film Treasures
La Femme-boîte
Fenêtres open space
Le Fourbi élastique
Futiles et graves
Futura-Sciences
Grognardises
Ivresse du palimpseste
Jamais je n'aurais dit ça
Journal Littéréticulaire
Liminaire
Lignes de fuite (liens)
Litote en tête
La Main de singe
Mains d'oeuvres
Le Mat
Myopies
Notules dominicales
Un Oeil sur la Chine
Paesine
Par là-bas
Petite racine
Poezibao
Publie.net
Questionnez vos petites cuillers
Recherche en histoire
visuelle
Remue.net
Retors
Rezo
Rougelarsenrose
Rue des Douradores
Séries
Silo
Tiers-Livre
Totem
Touraine sereine
Traces et trajets
UbuWeb
Une voix parvient
à quelqu'un dans le noir
xkcd
|
mercredi 31 mars
Papoté avec une jeune femme d'une vingtaine d'années. L'impression de revenir dans une région qu'on a connue et parcourue autrefois, et que de nouveaux habitants occuperaient désormais, avec les airs pionniers et frais comme on avait nous autres, persuadés de la même façon d'être premiers en tout. Mais sous nos vieilles terres vierges dorment d'innombrables ancêtres, on les voit en s'éloignant.
C'est-à-dire : reconnu un âge où l'on est léger sur la terre comme un Indien qui brûle les ancêtres ou les laisse manger par les aigles, sur une plateforme en perches de bouleau, au sommet d'une colline d'herbe. Alors qu'on est plutôt passé à un âge de colon qui veut construire des villes sur des cimetières.
 
mardi 30 mars
L'épuisement physique provoque des difficultés mentales de toutes sortes. Rien à voir avec la tristesse, mais de la difficulté devant tout, choses, paroles, textes - sans parler des êtres humains, des sphinx colériques.
Déjeuner avec deux attachées de presse que j'aime bien, on parle de nos banlieues respectives, de la délinquance qu'on voit et même de ce triste cul d'Eric Zemmour, la faute au vin.
Dans le même temps, G. se fait agresser dans le métro par des gars correspondant merveilleusement bien au cliché de la racaille de banlieue.
Ils brûlaient avec leurs briquets les bras nus de deux Pakistanais, qui avaient l'effronterie de vouloir tenir la même barre qu'eux dans le métro. G. a gueulé en voyant ça. Alors ils l'ont insultée, bousculée et menacée. Un type courageux s'est interposé et s'est fait casser la gueule par dix malabars. Quand G. a tendu la main vers le signal d'alarme, un couteau l'a arrêtée net : "Si tu tires ça, je te plante".
Des connards absolus, des ordures, des barbares. Ils se trouvent qu'ils étaient Noirs. Et dans la colère vibrante qui me tient depuis que G. m'a raconté l'événement, je dois déployer de trésors d'intelligence éveillée pour ne pas me laisser aveugler et ne pas corréler simplement les deux choses, comme le premier xénophobe venu.
Je m'efforce de m'en tenir à l'explication par la causalité et un déterminisme social bricolé : t'es Noir, donc t'as pas de boulot en France, donc t'es pauvre, donc ta famille vit dans la misère, donc tu t'essaies à la délinquance. Et si ce n'est toi, c'est ton milieu qui t'y contraint, parce que tu es déterminé par lui aussi sûrement que Pierre à Louis-le-Grand est pris dans son déterminisme de bien élevé. Un Noir en France est soumis ou violent parce que la France le fait tel. Mais rien à faire, je ne vois qu'un chose, mon esprit de primate hébété ne retient qu'une chose : que ces salopards qui torturaient et terrorisaient les gens dans le métro étaient Noirs.
Du lepénisme en acte dans ma tête, un oeuf pondu là par un coucou primitif. Le corps et la cervelle travaillés en pleine pâte par le discours ambiant, le racisme du temps et du lieu, celui que le gouvernement cultive et la bêtise du peuple, un truc reptilien et infantile profond, animal, bête littéralement, la trouille devant les corps différents, la lâcheté physique et morale. J'observe tout ça qui me traverse.
Le soir quand G. raconte à des amies l'événement dans sa violence pure, elle ne dit pas un mot de la couleur de peau des agresseurs. Elle n'a pas besoin de se forcer, elle omet naturellement ce qui est un détail à ses yeux. G. est une fille d'ouvrier et de chômeuse qui est devenue journaliste et diplômée en philosophie. Elle croit au déterminisme sans hésitation, elle sait les pressions sociales aussi sûrement que le lever et le coucher du soleil, le point d'ébullition de l'eau. Elle n'a pas besoin de surinterpréter les couleurs de peau, elle remet aisément ce facteur à sa place dans la détermination sociale, favorable ou défavorable à l'émancipation. Elle n'a pas besoin de colère pour comprendre les hommes et le monde avec intelligence et bonté.
Elle a appelé les flics, témoigné, afin que les agresseurs soient trouvés, jugés, punis. Sans haine. Elle m'épate, elle est bien plus forte que je suis, avec ma bête colère. Elle me civilise.

lundi 29 mars
Fatigue immense et douce, ciel gris, travail très lent. Le soir, lu des documents sur les camere oscure du XVIIe et du XVIIIe siècle.

dimanche 28 mars
À Florence.
samedi 27 mars
À Florence.
vendredi 26 mars
À Florence.
jeudi 25 mars
À Florence.
mercredi 24 mars
À Florence.
mardi 23 mars
Travaillé pour boucler avant de partir.
lundi 22 mars
Travaillé pour boucler avant de partir.
dimanche 21 mars
Séquence lynchienne de l'escargot mort : Marceau compte les escargots qu'il a capturés pour l'école. On titille un peu ceux qui ont l'air endormi, pour qu'ils bougent et sortent leurs cornes. Un gros fait le mort. On l'agace avec une brindille. Il bouge un peu, mais c'est un nuage de moucherons qui s'envolent de la coquille sèche. Hurlements.
(L'oreille dans l'herbe de Blue Velvet, la main et les fourmis dans Un Chien andalou.)
Puis : au bureau de vote la poubelle bleue, #poubellebleue repris sur twitter un peu plus tard, cette évidence des intuitions, la force de la trouvaille populaire, sa puissance descriptive du réel, ou plutôt son génie pour en retenir l'essentiel.
Et c'est G. qui fait les crêpes ce soir, pendant que je regarde Les Lumières de la ville avec les enfants. Douceur du dimanche.
 
samedi 20 mars
Journée à Alfortville chez la belle Amélie, festin et bon vin, soleil au dessus des jardinets où l'on chasse les escargots pour la classe de Marceau. Plaisir de pousser sur la balançoire des enfants qui hurlent de rire, plus haut plus haut jusqu'à la chute drôle dans l'herbe mouillée.
vendredi 19 mars
Travaillé, très fatigué, désir d'arrêter tout, d'arrêter toute écriture. Mais le soir même, avant d'aller dormir, plongé un long moment dans la merveilleuse Dioptrique de Descartes, une boîte acajou, et désiré aussitôt reprendre avec joie l'écriture du cinématographe.

jeudi 18 mars
Plaisir de reprendre la correspondance avec V., perdue de vue depuis longtemps, et qui réapparaît enceinte. Les jeunes femmes rousses de mon entourage font ça.
Vu la baisse du nombre de lecteurs de ces pages, ce qui n'enlève rien à la haute valeur des lecteurs qui restent, vu le temps que prennent l'écriture et surtout la mise en forme et la mise ligne de ces poussières, temps que je n'ai plus, faute de désir sûrement, je crois que Robinson va s'arrêter. Mais continuera peut-être ailleurs, de manière différente, moins contraignante, on verra.
mercredi 17 mars
La même journée lu le début des Onze,
(trois années de la vie de Tiepolo, qui ne voudrait les voir sortir
de son petit cornet à dés ?)
et entendu parler d'Angelica Kauffmann, ce qui fait beaucoup de XVIIIe siècle et de peinture dans les yeux - avant de dormir, comme une brute, de onze heures du soir à sept du lendemain.

mardi 16 mars
La principale étrangeté du jour étant l'apparition de G. dans la ville où je travaille, sur les lieux gris où d'ordinaire elle ne pose pas les yeux, où je suis seul et différent de l'homme qu'elle connaît, et marcher dans cette rue et déjeuner en terrasse avec elle redonne aux environs, pris dans son regard, une réalité qu'ils avaient perdue.
lundi 15 mars
D'où nous vient la vie.
Déjeuner avec les gars du CE. Énervement parce que tout n'est pas dit, qu'on est dans l'évitement, comme cela se fait entre les gens. La pâte humaine ennuyeuse jusqu'à l'épuisement, cette médiocrité, cette merdaille qu'on est. Une heure après me semble être entouré de personnalités solaires. Question de perception, d'angle, et suivant le point de vue le monde chatoyant devient terne ou brille trop, comme l'éclat de mika, le galet mouillé dans l'eau, l'or des fous dans la crevasse.
dimanche 14 mars
Ce matin le bureau de vote, les deux petits gars ravis de suivre les étapes, enveloppe, isoloir, urne. À la sortie un vieux monsieur leur demande de tenir en laisse son petit chien pendant qu'il vote. Les deux gars bien sérieux et intimidés qui tiennent au bout de la laisse un jeune chiot aussi petit qu'eux, aussi sautillant qu'ils sont soudain calmes, concentrés, imprégnés du devoir. Puis au square pour la première fois depuis longtemps, sous le soleil frais.
L'après-midi les copains qui arrivent pour une sorte de dîner sans heure ni forme, on commence pas les gâteaux et le café du gûter, on passe ensuite les plats salés et épicés en buvant les vins, en écoutant Keith Jarrett et Robert Wyatt à travers le brouhaha des conversations. J'aime ces dimanches où l'on se couche vidé de fatigue parce qu'on s'est saoulé d'humanité.
Avant d'aller dormir je lis les dernières nouvelles, en ligne, à propos des élections régionales. Me réjouis quand même un peu de la fessée donnée aux pitres gouvernementaux, sans vraiment savoir qui a gagné.
Et cette dernière joie pour la journée, une rareté m'est donnée : un mail de K.
samedi 13 mars
Plaisir de cuisiner, de parler avec mon grand fils de six ans, puis d'aller finir l'après-midi chez les parents d'un copain du petit, un couple calme avec qui les conversations sont charmantes mais ne dépassent jamais la surface aimable, ne mordent jamais sur le moindre enjeu intime, dans la chair sous la peau, chacun restant dans son habit cutané, surface lumineuse.
Le soir j'apprends la mort de Jean Ferrat dont je ne pense rien, n'ayant jamais écouté ses chansons, mais je pense à mon oncle Daniel chez qui je voyais les grands disques vinyles avec leurs larges pochettes, le bel homme moustachu et la voix avec son accent vibrant, comme un chant à l'intérieur du chant.
vendredi 12 mars
Plaisir de bien avancer un papier difficile. Puis dans la soirée je découvre avec tristesse le suicide de Vic Chesnutt. Et avec beaucoup de retard aussi, puisqu'il s'est suicidé le 24 décembre dernier.
Même si j'écoutais peu sa musique ces dernières années, je garde le souvenir de l'année dont About to Choke fut la bande son et tout émoi magnifique. Je trouvais merveilleux qu'il ait dit dans une interview aux Inrocks, à propos de ce disque, qu'il voulait capter le moment où la musique termine, où les cordes finissent de vibrer et où la voix se tait, le moment où les morceaux finissent.
Et c'est vrai que dans tout le disque les morceaux sont pleins de syncopes et d'arrêts, d'accords qu'on écoute s'éteindre avant que le suivant soit frappé, de notes qui glissent en laisant entendre les harmoniques comme rompent un à un les torons d'une corde, de voix qui imitent la parole tue. En saluant l'artiste mort j'essaie, mentalement, de dire adieu à cette période de ma vie où je ne faisais que dire adieu à tout. On dirait que ça ne s'arrange pas.
jeudi 11 mars
Travaillé et je ne sais plus quoi, mais rien que du calme en dehors. Repris entièrement les chapitre 5 et 6 du cinématographe. Surpris de découvrir que ces deux parties que je coyais bien avancées sont à l'état de brouillon bordélique, avec beaucoup de recherches avant que collent les dates et les noms, les coïncidences de textes. Beaucoup à faire avant que ces deux chapitres tiennent debout, mais j'ai tracé la route par où passer et choisi leur point d'arrivée.
Deux fois aujourd'hui il fut question de Melville, d'abord quand la belle K. cite ce texte, et ensuite en voyant ces photos de Dominique Hasselmann, la couverture de la traduction de Giono comme je l'ai lue adolescent (pour toujours).

mercredi 10 mars
Hier soir Ode maritime de Pessoa par Claude Régy avec Jean-Quentin Châtelain.
Le spectacle est très difficile. Dans un décor de tubes et de plateformes, quai de port et d'aéroport en même temps, l'acteur montera sur la plus haute avancée, presque au dessus du public des premiers rangs, et prendra position debout, les jambes légèrement décalées, un pied plus en avant que l'autre dans une esquisse de pas arrêté, les bras légèrement écartés du corps dans l'ébauche d'un geste d'envol, les mains en suspens : puis pendant presque deux heures il ne bougera pas.
La lumière sera changeante, plus ou moins colorée, et plus ou moins faible. On ne pourra à aucun moment dire qu'elle est vive ou éblouissante, sauf à la toute fin. Il faut donc porter toute son attention vers cet homme imobile et mal visible, dans la pénombre où luisent des tubes de métal.
(Beaucoup de gens manqueront patience et quitteront la salle après dix minutes à peine, et leur fuite minuscule et continue durera tout le temps du spectacle. L'acteur s'il en souffre sait en jouer, sans nuire à la gravité du texte, simplement en appuyant un peu, au moment où quatre ou cinq silhouettes se faufilent devant la scène, un "Partir !" baudelairien.)
Les mots sortis de la bouche de Jean-Quentin Châtelain sont nos mots mais, ils vivent d'une vie plus forte (ce que font les poètes aux mots de la tribu). Comme un magicien il sort des foulards de sa bouche, et les tissus se déploient avec des majestés de pourpres, des claquement de bannières et de voiles de grands navires. On appareille, on est embarqué, on passe au large des heures magnifiques, et des heures horribles.
Le retour est long par l'horreur rouge. Cette homme-femme qui se veut écartelé et donné sans honte à l'humiliation violente, c'est inouï, c'est un des textes les plus pornographiques qu'il soit donné d'entendre. Et ces tranchades dans notre vif sont accompagnées d'une grande douceur, la mélancolie, la paix des quais, le bord de l'eau qui lappe les quais.
Je suis heureux qu'un tel texte ait été écrit, soit imprimé pour nos yeux à lire, et heureux qu'un homme puisse l'apprendre par coeur et le dire de cette manière.

mardi 9 mars
Les jolies femmes à la conférence de presse, la mémoire vive plus rapide que jamais, dans le charme d'un vieil immeuble hausmanien puis, dans le train, la lecture des Notes sur Balzac de François Bon.
Deux fois, la première à Saint-Ouen en conduisant les gosses à l'école, la seconde à Levallois après le déjeuner, vu des ouvriers qui découpaient le bitume du trottoir avec une gros scie circulaire portable. La deuxième fois, un homme arrose la lame pendant qu'elle hurle en coupant le sol. Les deux fois je remarque qu'aucun des hommes ne porte de casque antibruit, comme si cette délicatesse pour leurs oreilles nuisait à leur virilité. Ou peut-être le casque n'est-il pas pratique pour travailler ? Ou pas fourni par l'employeur ?
Deux fois dans la journée aussi, passé un moment à côté d'un homme qui parlait tout seul. La première fois dans la brasserie c'est un sexagénaire qui parle à son ordinateur portable, en lui expliquant ce qu'il attend de lui, "Et là, tu copies le document s'il te plaît". La deuxième fois c'est dans le bus qui me ramène chez moi, un quinquagénaire au beauu visage, debout juste à côté de moi, presque contre moi, qui chantonne et dit des poèmes en portugais, doucement, comme à mon attention.
lundi 8 mars
Petit déjeuner devant la gare Saint-Lazare avec ma mère. La gêne et les flux de foule comme dans le film de Depardon.
Dans la journée longue conversation par mail avec Sophie qui est à Karlsruhe, dans la froidure qui nous pince encore. Le soir, bouclé le chapitre 4. Si tard, si tard.
dimanche 7 mars
Encore une longue séance d'apparence et de "faire face" chez les D. Mais le père, David, est si drôlement fou que je suis récompensé - en énergie pure - de tous les efforts que je fais pour sourire : c'est un plaisir de le voir vivre. Arrivé du Vietnâm à huit ans, il écoute sa mère qui dit aux cinq enfants : "Soit vous devenez des voleurs, soit vous restez solidaires les uns des autres". Il est l'aîné, avec le poids qui porte sur les épaules aînées. Depuis, il a bien réussi, son cabinet de prothèse dentaire emploie quatre personnes, la maison est immense et ses trois fils courent partout. Mais il a encore cette frénésie d'action et de projets qui montre le trou du dedans, la terre encore tremblante, la digue mal consolidée, à peine sèche, le volcan encore tiède.
Il a toute une activité de hobbies par où s'épanche tant bien que mal son trop plein d'énergie de minuscule petit homme : il joue du piano, assemble des vitraux à motifs érotiques, art déco, installe un grand mur végétal dans l'immense maison, sous la grande verrière. Mais au piano il joue des airs insupportables d'avoir été trop joués, la Lettre à Elise ou des machins de Beethoven usés par la publicité, et ses vitraux sont laids. Alors je pense à mes textes, qui sont mon hobbie, mon vitrail laideron, ma Méthode rose.
Et le soir je lis La Conspiration des ténèbres, une fantaisie autour du passé du cinéma, en forme de polar érudit. Le livre m'emmène loin dans la nuit malgré la fatigue. Et comme j' y retrouve beaucoup de mes intuitions écrites de façon drôle et brillantes, mon propre projet en cours, tortueux et bancal, me semble mal barré.

samedi 6 mars
Pour un mot excessif une journée entière de colère et de peine, amère jusqu'au soir, et la nuit encore, qu'il faut meubler avec des lectures compulsives pour masquer la douleur, la poitrine percée, jusqu'à tomber de sommeil, jusqu'à l'inconscience, enfin, cette aubaine.
Mais dans l'après-midi il a fallu faire façade, bonne apparence, risettes et bons mots, pour deux couples de gens qui invitaient. Alors pris dans la conversation se découvrir enjoué, danser avec qui l'on parle ; et repartant aussitôt retrouver les jambes coupées, le coeur lourd, le plomb qu'on est.
vendredi 5 mars
Le soir fatigue imense à cause du grand froid et du travail abattu, et de la tension nerveuse, des crises. Mais dans la nuit, quand tous les autres dorment, je lis longtemps l'énorme bouquin de géologie, jusqu'à la fin. Deux heures à sentir la roche fine plier et casser, les magmas refroidir en cristaux, les montagnes gigantesques pousser lentement, l'érosion les user dans le même temps contraire. C'est comme un exercice zen avant d'aller dormir, le corps changé en temps et en forces patientes.
jeudi 4 mars
Retour à la rédaction dans le moment flottant, indécis, bigarré, qui suit le bouclage et précède la reprise du rythme d'abattage. On cherche des idées de sujets, je n'en ai aucune. Je dors debout, après plusieurs nuits prises en train au milieu, abrégées par le commencement et tronquées par le réveil.
Et je dois annoncer à Janu que je n'ai pas de texte achevé pour les vases communicants de demain. Coïncidence : on se parle brièvement des textes qu'on aurait écrits, et les deux portaient sur la pointe de l'Aiguillon inondée au début de la semaine, et que Janu avait photographiée en 1996.
mercredi 3 mars
Deuxième journée avec les enfants. Le soir je me rends compte que la journée n'a contenu aucun de ces moments, si nombreux quand je suis seul, au boulot, où je pense à autre chose, où j'écris en pensée un truc ou l'autre qu'il faut écrire. Aujourd'hui, rien que du présent muet, sans phrases, du temps brut.
(Pour mémoire, et satisfaire l'attention descriptive attachée aux gestes : la matinée à la bibliothèque, l'après-midi au square du tourniquet, les truites en papillotes à s'en lécher les doigts, et le soir devant Blanche-Neige, Marceau qui rigole comme un bossu au plaisir de voir les nains.)
Le soir encore les pierres et leur durée sans parole. Je sors des calcaires du grand bassin parisien pour escalader les granites et les basaltes du Massif central, et dans les plis de ses marges les petites veines de charbon où le hasard a fait que je naisse.

mardi 2 mars
Soleil somptueux, ciel grand bleu, on est dans un petit four à émail glacé.
Je reste à la maison avec les deux garçons. Le matin on fait la tournée de nos squares parisiens, Épinettes et Batignolles, au déjeuner les gars encore ébouriffés dévorent leurs steaks, ensuite je gagne aux cartes mais perds aux petits chevaux, puis regarde un peu le film avec eux, c'est Ponyo, la grâce de Myazaki, ses vagues femelles. Le soir géologie, dans les craies et les gypses, les marnes et les sables du bassin parisien, en écoutant La Mort d'Orion - (sensation physique des béances sous Montmartre et sous toute la ville, comme posée sur une forêt de stalactites et de trous).
lundi 1er mars
Merveilleux matin, les deux enfants perchés sur le grand vélo, je les pousse jusqu'à l'école sous un tiède soleil d'hiver, on veut y croire, à notre printemps.
|
Accueil
Mail
|