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samedi 30 avril 2011
Seul avec mes fils deux jours. On sort, on se promène longtemps, et puis on rentre et on écoute beaucoup de musiques. Le grand à chaque nouveau disque demande "et ça, c'est du rock ?". Alors je me souviens d'un article dans les Inrocks, au moment de la sortie de Comment je me suis disputé, dans un long entretien avec Arnaud Desplechin et le fils Bourdieu qui a co-écrit le film - on n'en trouve sur le site qu'un fragment plein de conneries, "il n'y a plus d'oppression, plus de prolétaires" - Desplechin racontait comment lors d'un voyage en voiture vers les gorges du Verdon il avait passé son temps à demander "c'est ici les gorges du Verdon ?"... Les gorges impossibles à saisir dans leur vérité totale, il en faisait la formule exemplaire de cette façon d'échapper qu'a le réel. Et le rock, comme genre, c'est une sacrée savonnette.
vendredi 29 avril 2011
Travaillé, et soigneusement oublié la journée.
jeudi 28 avril 2011
Très étrange. Collègues absents presque tous, il faut écluser les derniers jours de congés payés avant la fin de mai, alors ils mettent les bouchées doubles. Moi non, j'ai déjà tout grillé, quatre semaines en août, une semaine en avril, je suis fait, sec, sur la paille. Et seul à la rédaction.
Mais dans cette douce quiétude où ne cliquète le vacarme d'absolument rien, on m'envoie très brutalement un mail, ping, pour me rappeler qu'aujourd'hui je dois me rendre en salle machin et y suivre une formation recyclage de sauveteur-secouriste du travail, le recyclage à refaire chaque année, j'avais oublié.
Et voilà comment, au lieu de travailler, j'ai passé la journée à souffler de l'air dans un tête molle en caoutchouc, et à effectuer les gestes du massage cardio-pulmonaire sur la cage thoracique d'un mannequin dont les côtes en métal articulées couinaient.
Envisager les gestes du secouriste comme une technique de la tendresse, douceur des gestes de soin pour nos frères humains.
mercredi 27 avril 2011
Journée passée sous la pierre ponce du travail.
mardi 26 avril 2011
Hier soir exalté par des discours de Robespierre et de Saint-Just, leur folie sublime :
" Nous voulons substituer, dans notre pays, la morale à l’égoïsme, la probité à l’honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, l’empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l’insolence, la grandeur d’âme à la vanité, l’amour de la gloire à l’amour de l’argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à l’intrigue, le génie au bel esprit, la vérité à l’éclat, le charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de l’homme à la petitesse des grands, un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole & misérable, c’est-à-dire, toutes les vertus & tous les miracles de la République, à tous les vices & à tous les ridicules de la monarchie. "
Robespierre, discours à la Convention du 5 février 1794 (17 pluviôse An II)
" La terreur n'est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible. Jusqu'à quand la fureur des despotes sera-t-elle appelée justice, et la justice du peuple barbarie ou rébellion ? Indulgence pour les royalistes ! s'écrient certaines gens ; grâce pour les scélérats !... Non ! Grâce pour l'innocence, grâce pour les faibles, grâce pour les malheureux, grâce pour l'humanité ! "
Robespierre encore, le 5 février 1794 toujours.
lundi 25 avril 2011
Drôle d'idée mais finalement très bonne : partir avec les deux petits, prendre le bateau qui toute la journée fait des va-et-vient sur la Seine, voir Paris à hauteur d'eau, depuis le fond du ravin entre les hauts quais de pierre abrupte, et regarder la tour Eiffel, l'île de la Cité et le Jardin des Plantes comme si nous étions des touristes chez nous, étrangers à nous-mêmes.
Ça marche brillamment bien. On est à peine soi-même, on est le dépaysé parfait, dépris de toutes ses habitudes, peau retournée, gant dehors. De mon côté, je joue au père de famille responsable et décontracté avec un naturel qui m'épate moi-même. Les lunettes de soleil aident beaucoup. Me croiser m'agacerait.
Sentir l'eau comme sol sous ses pieds, quelle arnaque, de même sentir l'air comme sol sous ses pieds en avion, on se doute bien que sans la vitesse ça ne marcherait pas du tout, sans la suspension, sans la sustentation créée par le mouvement du moteur sans relâche. Qu'il suffirait que la machine arrête pour qu'on soit tout penaud. Alors voir Paris par-dessus de l'eau écumante et battue par une hélice suffit à ma joie du jour.
À la ménagerie du muséum, G. très attendrie par la petite guenon mangabey de deux mois, minuscule singe presque nu, hirsute et duveteux, que sa mère maltraitait et que les soigneurs ont dû prendre sous leur protection et nourrissent au biberon.
Il fait un temps d'été, alors que mai n'est même pas né. La semaine dernière dans le Limousin c'était pareil déjà, B. disait "la végétation ici a trois semaines d'avance". Au café du village le journal parlait déjà de sécheresse, l'inquiétude des agriculteurs. Le réchauffement climatique, c'est trois semaines.
dimanche 24 avril 2011
Par la fenêtre grande ouverte hier soir on entendait vivre les humains dont les fenêtres sont grandes ouvertes aussi, vers minuit un couple atteignit brutalement un plaisir sonore, vers une heure du matin quelqu'un se mit à jouer de la guitare électrique et plutôt bien, à la façon de Neil Young pour la bande son de Dead Man ; rauque gorge du plaisir et rauque gorge de la guitare, avec ce qu'il faut de voyelle et de langue, transes des hommes dans le noir de la nuit chaude.
Coquille pour le son, proche à la fois de l'esprit sans corps et de la sensibilité très incarnée, l'oreille est décidément un haut lieu de contradiction, de tension paradoxale. Je me souviens aussi de l'ami qui dessine, et pendant deux semaines avait dessiné les oreilles des gens autour de lui et m'avait dit "quand tu ne regardes que les oreilles et pendant longtemps, elles deviennent des fleurs, des choux, des drapés, des concrétions rocheuses".
samedi 23 avril 2011
Arriver dans Paris comme un oiseau nocturne en plein jour. Dans le métro avec un bâton à la main, comme un sauvage. Deux images pas très bien collées.
vendredi 22 avril 2011
(dans l'après-midi longue balade tout seul le long de la rivière ; le soir repris le livre sur la Révolution française)
         
jeudi 21 avril 2011
(longue balade et pique-nique dans la forêt, au bord d'un ruisseau ; je photographie du houx pour Kateri, qui m'avait dit une fois qu'il n'y a pas de houx au Québec ; ce qui m'avait sidéré ; des grenouilles dans une mare ; une crosse de fougère où court une fourmi ; à Limoges on s'arrête une heure ; plus tard dans le jardin j'ai le temps de lire un peu le livre sur le Moyen Âge, un chapitre sur la médecine et les maladies, les pestes)
 
mercredi 20 avril 2011
(on est invité dans la grande maison de Michel, superbe territoire hostile, forêt vierge à défricher, far-west à conquérir, grotte à explorer pour les deux Indiens minuscules que je cornaque, et pendant qu'ils sont perdus dans le grenier, Michel de pièce en pièce me parle longuement de sa très longue vie, aussi longue que celle que Nani Moretti s'imaginait l'autre jour sur son mètre roulant, nous parlons en marchant sur le parquet craquant, lorsqu'il m'entraîne vers l'étagère à bouquins, sort deux gros volumes reliés, explique que ce sont les feuilletons que lisait sa grand-mère, qu'elle était pauvre et travailleuse mais lisait beaucoup de feuilletons, qu'ils les a conservés et fait relier pour mieux les garder, alors j'ouvre les grands volumes et dedans c'est Le Siècle de 1848, des textes de messieurs Dumas et de Balzac, les auteurs quand on a imprimé ces pages vivaient encore, Dumas avait 46 ans et "de Balzac" 49 et encore seulement deux ans à vivre, je sors le téléphone pour photographier mal, et flou, ces monuments)
 
mardi 19 avril 2011
(se réveiller assez tôt pour lire au lit avant que les autres se réveillent et par la fenêtre ouverte entendre couler la rivière et les pies chasser les merles et jacasser du bois ; passer la journée au parc d'attraction, où le petit garçon ne veut plus descendre du renard gonflable qui le terrorisait autrefois ; il savoure sans doute une grande victoire sur lui-même et sur les forces du mal ; le grand très fier sur les trampolines parce qu'il est le seul à réussir les sauts périlleux ; sur la route du retour en voiture, le petit s'endort, les joues chaudes ; tirer quelques flèches dans la cible pendant que les brochettes grillent)
    
lundi 18 avril 2011
(B. attend une livraison pour l'atelier, on attend avec elle, Michel vient nous parler du train vapeur qui doit passer pour le tournage d'un film ; on y va ; Michel montre aux enfants comment poser des pièces de monnaie sur les rails ; le train les aplatira ; on attend ; le train à vapeur arrive en sifflant très fort ; les enfants cherchent dans le ballast les pièces écrasées ; ils les trouvent, elles sont fines, larges, très lisses et brûlantes ; mais le dessin de la gravure est encore nettement visible ; le soir dîner avec Michel et sa femme, et leur fille ; il nous raconte les aventures du dépôt d'Ussel, quand il était chef de train ; les mécaniciens Moutarde et Fauché saouls ; le quart de vin servi à chaque ouvrier à chaque repas ; boisson nourrissante pour tous les ouvriers et ceux qui avaient un métier de force ; le médecin de la compagnie qui prescrivait une cuite au blanc une fois par an ; pour purger le corps ; j'en rigole encore en m'endormant)
  
dimanche 17 avril 2011
(toute la matinée tirer à l'arc avec C. ; puis la longue marche dans les collines ; au sommet le goûter, au-dessus de l'usine électrique ; à la descente la partie de foot sur le terrain désert ; la très grosse lune du soir ; la balade tout seul le long de la rivière après la nuit tombée, les arbres surgis du noir ; la journée aura été cela, d'abord une ascension vers la très haute lumière, puis une descente voluptueuse à mesure que la lumière baissait, une descente de plusieurs heures dans la vallée jusqu'au lit de la rivière noire)
        
samedi 16 avril 2011
(le soleil dans le train : le beau couple voisin ; à l'arrivée la rivière au fond du jardin (c'est la Vienne) ; les arcs dans l'après-midi, claquements et sifflements, bruit avalé de la flèche dans la cible ; au crépuscule les milliards de moucherons dorés remontent le courant rapide de la rivière dans le soleil ; je ne vois pas s'ils redescendent sur l'autre rive, les mêmes toujours en boucle, ou si c'est un flux ininterrompu de moucherons saumons en sens inverse du flux de l'eau ; je prépare les lits, homme de toile, les draps sentent le bois de l'armoire ; dîner sous la grosse lune ; avant de dormir lu un peu le livre que j'ai apporté ; y apprends que, au premier Moyen Âge, le déséquilibre des sorts dans l'autre monde, enfer promis aux guerriers assassins et aux mauvais prêtres infidèles à la parole, compense l'ordre inégalitaire de la société dans ce monde, où le tiers populeux supporte beaucoup mais risque peu, et s'en ira au paradis ; là-dessus m'endors comme un bloc)
     
vendredi 15 avril 2011
Depuis quelques semaines plaisir rare et irrégulier de voir apparaître sur Et pour madame ? un nouveau dessin de Marie Delafon sur une légende de Cécile Portier, mais aujourd'hui, la tête un peu vague, vivement frappé et amusé par la coïncidence entre la séquence des trois derniers dessins et la semaine que j'ai passée : dans ma vie aussi il y a eu mardi un peu de sang sur les doigts et sur la cuisse, jeudi des arbres importants dans la tête, et aujourd'hui une grande fatigue partagée.
Du coup, je suis bien obligé de voir ces dessins sous une lumière différente, puisqu'ils viennent de l'autre côté du voile, et les attendrai dorénavant comme un oracle.

jeudi 14 avril 2011
Finalement j'aurai passé la journée rive gauche, à midi près de Saint-Séverin, le soir rue Monsieur-le-Prince, puis sur la place de la Sorbonne. Beauté de ces quartiers riches, majesté des rues en pierres. Où je vis, dans la banlieue nord, tout est utile mais rien n'est beau, et les gens sont pauvres. Rien n'est beau en dehors de la beauté qu'apportent les gens eux-mêmes, et ils ont bien du mal, il faut aller la chercher la beauté, dans les gestes, dans les paroles. Elle n'est pas donnée, rien d'immédiat. L'effort, toujours l'effort pour trouver grâce à l'humanité écrasée.
Les immeubles sont laids, les rues laides, même l'église est laide. Il n'y a de beau qu'une grande usine et quelques friches d'industrie, beauté des ruines et des terrains vagues. C'était pareil dans ma ville natale, la ville minière fondée sur un tas de houille pour alimenter les hauts fourneaux de Schneider le fondeur de canons : intégralement laide, utilitaire, industrieuse. Et alentour la campagne bourguignonne dans sa splendeur bocagère, collines grasses, forêts feuillues, églises romanes et vaches blanches.
Lu cette phrase dans un mail juste avant de dormir, et souri en constatant que, reliée à des circonstances et à des événements précis dont j'ai connaissance par le reste du message, elle est limpide et compréhensible du premier au dernier mot, alors que ne m'échappe pas, dans le même temps, sa bizarrerie de construction et de grammaire, son apparence de message codé, sa boiterie :
"je suis venue au prunus en brillant, sans souci pour les porte-monnaie et les virginités perdus"

mercredi 13 avril 2011
Constaté que lorsque je marche vite et tout seul dans les rue de Paris, je me parle à voix haute et m'engueule en anglais, en italien et en allemand, et en faisant des gestes, et en souriant à tout le monde. Ce qui constitue une assez complète description clinique de la folie de ville. Mais j'ai un travail et un logement.
mardi 12 avril 2011
De sources sûres, le bonheur aurait séjourné rue Malebranche et serait reparti. Il était blonde.
lundi 11 avril 2011
(Vu Pina (3D) de Win Wenders. Dans le métro du retour noté ça sur le téléphone, pardon pour tous les point-virgule si vous n'aimez pas les point-virgule.)
Sidéré que des femmes si frêles et des hommes aux belles mains aient aujourd'hui dans ce monde la liberté de danser ; ils n'en ont peut-être pas la liberté, d'ailleurs, mais seulement la possibilité, le privilège immense, et dès lors l'obligation, de danser ; dans un monde aussi dur, aussi hostile aux faibles ; aussi ennemi des improductifs ; ennemi mortel de ce qui est beau et rare et difficile à comprendre ; l'existence de ces danseurs et de ces danseuses est un soulagement, un étonnement et une douleur ; car justement les danses dirigées par cette chorégraphe ne montrent que cela de toutes les façons : l'irrémédiable beauté de ce que nous allons perdre en perdant la vie ; mais peut-être ces danses, bouleversantes quand elles parlent du futur, c'est-à-dire de ce temps blessant qui suppose la mort du présent, et si joyeuses lorsqu'elles reviennent au présent oublieux du futur, peut-être ces danses ne sont-elles pas si fragiles - "tu es la plus fragile et c'est ta force" est-il dit à l'une des danseuses - pas si menacées, pas si mortelles ; la preuve c'est qu'on les danse encore après la mort de la chorégraphe ; tout n'est peut-être pas si grave si menacé, si foutu ; je me suis peut-être simplement laissé impressionner par l'intention et par la vision du cinéaste ; Wim Wenders ; qui filme le métro suspendu de Wuppertal comme il filmait Berlin ; et n'a peut-être voulu filmer que la mortalité de la beauté, pris qu'il était par le pessimisme du deuil, dans ce film en hommage à son amie morte.
    
dimanche 10 avril 2011
Fier d'avoir improvisé une partie de ballon prisonnier avec mes deux gars et quatre autres gamins qui zonaient au square, et d'avoir joué un heure au soleil avec eux, en consolant l'un, en donnant à boire à l'autre. Puis à la fin de l'après-midi d'avoir joué au jeu vidéo avec le grand pendant que le petit regardait un dessin animé sur l'ordinateur. Heureux de ces banalités qui nous ont donné de la joie. Préparé le dîner en songeant à la trace d'une journée heureuse dans la mémoire. Et puis d'un coup réalisé que je n'avais presque aucun souvenir imagé d'avant cinq ou six ans, et que de la journée visiblement réjouissante qu'avait passée le petit, quatre ans et demi, il ne resterait dans sa mémoire sans doute rien.
samedi 9 avril 2011
Seul presque toute la journée avec mon fils aîné, le grand, sept ans passés. Le matin on parle en vaquant dans la maison, pour moi plier le linge et préparer le repas, pendant qu'il joue avec mon vieil appareil photo Zenit, le claquement du rideau et la bascule du miroir.
Je lui montre le diaphragme et les roues dentées, le rideau et tous les mécanismes, et sous ses questions je lui explique le travail de laboratoire qu'on opérait comme petits sorciers sous la lumière rouge, dans le placard à balai du lycée où l'agrandisseur du club-photo était remisé, notre combat constant et toujours perdu contre les poussières qui se collaient sur les pellicules, les verres, le papier sensible, et comment j'avais acheté l'appareil 45O francs en 1990, alors que le Mur venait de tomber et que cette petite machine bon marché provenait déjà d'un monde disparu. Qui allait disparaître tout à fait en dix ans de plus, pour laisser place au numérique.
À la fin de la matinée le petit garçon l'a si bien tripatouillé que l'appareil est détraqué, le rideau ne défile plus et le miroir ne bascule plus. Tristesse : plus possible de prendre une photo avec cet appareil qui fonctionnait si bien. Et puis je respire et je laisse couler. Mes souvenirs sont parfaits, ils suffiront.
L'après-midi tous les deux, à explorer des endroits que nous ne connaissons pas, et nous trouvons un grand square à Clichy pour jouer au ballon, et puis un autre encore plus grand avec un manège et de très grands arbres. Après le goûter nous allons nous asseoir à l'ombre dans un café, sirop de menthe, et le petit gars découvre le flipper. On le regarde, on l'essaie, et comme il me demande si j'ai déjà joué, me revoilà à parler de la belle-mère de mon père, de son café-tabac-restaurant dans la petite vieille ville de province, les habitués au comptoir et le flipper où j'avais parties gratuites à volonté.
Passé la journée dans les années 80 avec mon fils en 2011, avions tous les deux sept ans et demi.
vendredi 8 avril 2011
Carnaval à l'école, au matin devant la grille tous les mômes déguisés et leurs instituteurs aussi, le surveillant en Dark Vador et le directeur en shériff, la tête des gamins. Excitations et galops, belle ambiance saturnale.
Dans le train je lis le vieux bouquin sur la Révolution française, au moment de la fuite de Louis XVI en 1791. Et le dernier paragraphe :
" Louis XVI dissimula quelque temps encore. Puis, dans la nuit du 20 au 21 juin, déguisé en valet de chambre, il quitta furtivement les Tuileries, avec la reine, ses deux enfants et sa soeur Madame Élisabeth. La fuite avait été soigneusement préparée ; des postes de troupes, disposés sur la route, devaient assurer le passage du roi. Mais l'énorme berline qui transportait la famille royale avança lentement et se trouva en retard sur l'horaire prévu. Les mouvements de troupes excitèrent la curiosité soupçonneuse des populations. Louis XVI, reconnu à Sainte-Menehould par le maître de poste Drouet, fut rattrapé et arrêté à Varennes le 21 juin, vers minuit. Il dut reprendre la route de Paris, sous la surveillance des commissaires dépêchés par l'Assemblée, Barnave et Pétion. Le 25 juin, il regagnait les Tuileries au milieu d'une foule immense qui, obéissant à un mot d'ordre, observait un silence méprisant. "
Tout est incroyable. Le choix de cette nuit-là, la plus courte avec celle d'après, la petite porte où l'on entre dans l'été, la nuit si brève qu'elle n'a guère le temps de rafaïchir et reste presque chaude, les soldats postés, la voiture pesante, le roi dont une légende sous un gravure nous apprend qu'il portait "un chapeau rond et une grande redingote", après l'empoignade et la bousculade nocturne autour du visage royal le roi détenu jusqu'au petit matin chez "le procureur de la Commune, l'épicier Sauce", et bien sûr, et surtout : le silence de la foule assemblée, peut-être le premier happening de l'histoire.

jeudi 7 avril 2011
Travaillé sans doute, je ne me souviens de rien.
mercredi 6 avril 2011
Aucun souvenir. Bouclage encore.
mardi 5 avril 2011
Aucune idée. Bouclage.
lundi 4 avril 2011
On lit que les écologistes ont profité de la catastrophe à la centrale nucléaire de Fukushima, mais j'ai forte impression que les défenseurs de l'énergie nucléaire en profitent bien plus : jamais je n'avais vu passer autant d'articles et de billets pour expliquer que l'énergie nuclaire n'est pas si dangereuse que ça. QUe le nucléaire ne tue pas tant que ça. Que le nombre des victimes de Tchernobyl est très surévalué, beaucoup moins grand que ça. Que les problèmes thyroïdiens ne sont pas plus nombreux qu'avant, pas si nombreux que ça, et sans doute pas liés au passage du nuage, puisque les variations de prévalence selon les zones géographiques se retrouvent partout, même là où le nuage n'est pas passé. Que la vie dans la zone est prolifique.
Je ne sais pas. Je suis prêt à admettre qu'il n'est pas assez rationnel, le rapport passionnel que j'ai avec Tchernobyl, forgé par la lecture des livres de Svetlana Alexievitch et de Galia Ackerman. Mais les articles me gênent, quand ils reprennent tous le même exemple comptable, démonstration à coup de marteau, le charbon tue plus que le nucléaire, le charbon pollue plus que le nucléaire, le charbon est plus dangereux que le nucléaire.
Me gêne en sourdine, en basse continu dans la caboche, qu'on écarte, avec des chiffres discutables par ailleurs, toute question sur la nature de l'énergie nucléaire, sur la mutation du sens, du sensible et de l'expérience humaine qu'induit l'existence de la radioactivité et son explotation indusctrielle. Vivre aux dépens et à côté d'une bombe différée, c'est un changement profond et invisible dans les paysages, dans les peaux, dans la langue-même, et la mort qui en sort est une mort invisible. Ne pas le voir, ne pas chercher à le dire, à le saisir, c'est trouver évident de vivre dans un monde de clones, de téléportation, d'ubiquité et d'esprits désincarnés.
Le bon côté de articles à chiffres, c'est qu'on y apprend qu'on a de l'uranium à peu près pour cent ans. D'ici là, il faudra avoir trouvé autre chose. Enfin une bonne nouvelle.
dimanche 3 avril 2011
Dix ans aujourd'hui que mon père s'est suicidé. Je n'ai pas réussi à ensevelir cet événement sous un autre plus grand. Cette année le souvenir dominant, c'est celui des branches de cerisier blanc que nous avions coupées dans le jardin et couchées dans des paniers, pour qu'elles soient jetées dans la fosse par qui voudrait. Et ses élèves qui étaient venus en nombre, grande surprise, avaient lancé sur le cercueil une petite branche chacun, noire et lourde de sève et de fleurs épaisses, verte à la section, sécateur, j'entends encore le bruit de la coupe, et le bruit des branches qui heurtent la caisse en bois. Odeur de la terre. Une jeune fille lorsque sa branche fleurie avait cogné le cercueil avait eu un petit rire nerveux.
La mort de mon père et les cerisiers blancs. Je vois tout ce que je n'ai pas fait en dix ans : mettre dans un texte ce que je sais de lui, ce que j'ai compris de sa mort, ce que je n'ai toujours pas compris ; organiser des retrouvailles avec les personnes qui étaient venues à son enterrement, un sorte d'anniversaire funèbre ; écrire à sa soeur pour rassembler ses souvenirs de leur enfance commune avant qu'il soit trop tard ; je n'ai rien fait. Mais heureusement ma mère m'a appelé la semaine dernière, elle a dit qu'elle avait prévu un petit message dans le journal local, quelques lignes. Et qu'elle mettrait un exemplaire de côté. Heureusement. Les mères savent encore se montrer débrouillardes et faire avancer le monde, même quand leurs enfants empotés ont passé trente-cinq ans.
Le soir vu Aprile, moins urgent peut-être que le Caimano, mais pas moins profond, et beaucoup plus drôle. Et puis il y a surtout deux très belles scène en Vespa : celle où il fonce sur la voix rapide en pleine nuit, hurlant de joie vers les automobilistes parce que son fils est né. L'autre quand il a quarante ans, peut-être un peu plus, et qu'il mesure sur un mètre déroulé jusqu'à quatre-vingts centimètres, peut-être un peu moins, la vie qu'il se donne arbitrairement, la longueur du temps passé et la longueur du temps qui reste. À cette scène, sourire et gorge étroite.
 
samedi 2 avril 2011
Coup de soleil sur le front.
vendredi 1er avril 2011
En lisant chez Claro ce beau souvenir de Howl je me souviens du jour où j'ai rencontré Allen Ginsberg dans une librairie lyonnaise, j'étais impeccablement saoul comme les deux amis qui étaient venus aussi et comme eux parfaitement joyeux, et le vieil homme fut austère et délicieux avec nous, acceptant de signer tous les livres que je lui avais apportés de chez moi, j'habitais en face, sign every book you like je lui avais dit, mon anglais bricole mais je me fais comprendre, et il avait répondu these are all good books, very good books en me dédicaçant le volume de Rimbaud, et Sur la route et Voyage au bout de la nuit et je ne sais plus quoi.
Et Howl.
Alors j'ai cherché le volume mince sur l'étagère et voilà : en haut sa signature, en-dessous un phylactère et puis la date du jour inversée à l'américaine et puis for et mon nom que j'avais dû lui écrire sur un petit bout de papier ou lui épeler je ne sais plus, et puis en bas Lyons, la ville, avec ce s qui provient tout droit de l'imagination du poète.
J'ai demandé ce que c'était que les deux lettres dans le cartouche, AH - une exclamation de joie ? comme de joie stupéfaite ? du poète bouche ouverte ? - il a répondu Allah Hakbar. Alors je me suis souvenu de l'article quelques jours plus tôt dans Libé je crois qui disait que le vieux poète juif new-yorkais pratiquait l'islam.
Ensuite c'est confus, on a prévenu le poète qu'on assisterait à la lecture et à la projection du soir, il nous a dit d'accord mais vous ne buvez plus rien et vous dessaoulez avant, promettez-le-moi, nous avons promis, et le soir nous étions dans la salle de projection de la maison Lumière assis au premier rang par terre, devant lui juste à ses pieds quand il a lu ses poèmes, je me souviens surtout de Hum Bom, la première guerre du Golfe était fraîche, et puis ensuite en pleine nuit de la projection du film en sa présence barbue.
 
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