vendredi 31 octobre 2014
Troyes (café, tabac), Dijon (déjeuner, balade), Voiteur, Baume-les-Messieurs. Lumière de la lune sur les falaises calcaires.



jeudi 30 octobre 2014
Après la nuit à dormir tout est plus simple, mais il y a beaucoup à faire. D'abord, le CV ; j'y passe plusieurs heures, et c'est terminé seulement dans les premières heures de l'après-midi. Alors il faut lancer une lessive de linge, poncer et cirer la table basse tachée mardi soir par les culs des verres, laver la vaisselle, passer l'aspirateur, sécher le linge à la laverie, lancer une lessive de serviettes et de draps, acheter une bouteille de vin et des fleurs, à sept heures du soir le linge est sec, le lit fait, tout est plié et rangé, j'écris un mot pour Cécile, je pars. Direction Romainville où je retrouve l'amie qui m'emmène en voiture dans le Jura demain.


mercredi 29 octobre 2014
Réveillé tôt. Trop d'alcool et pas assez de sommeil, j'ai la nuit dans les veines qui noircit et ralentit tout. Je devrais écrire des lettres de motivation mais aucun sentiment ne m'est plus impossible à l'instant que cette joie gaillarde qu'il faudrait tourner en phrases polies et enthousiasme de pacotille. Alors je reste devant l'écran de l'ordinateur en buvant beaucoup d'eau, en mangeant des fruits et les crêpes restées de la veille, en espérant que la nausée passe. La nuit tombe et je n'ai rien fait. Je m'endors lourdement à onze heures du soir.


mardi 28 octobre 2014
Journée éclairée d'abord par le rendez-vous à Montreuil. La jeune femme qui guide mon bilan de compétences est très belle, j'ai déjà dû le dire, mais elle est surtout suprêmement attentive, capable d'aller trouver dans ce que je dis ce qui vaut d'être retenu. Elle approuve, elle encourage, elle sourit. Je repars toujours du rendez-vous renforcé. Le soir j'accueille chez Cécile d'abord Neysa, qui doit partir vite pour aller au cinéma avec sa belle-mère, puis Amel de passage à Paris, puis Olivier le cinéaste, drôle comme à chaque fois, et pourtant il vient de s'inscrire au RSA, puis mon frère, étonné d'être accueilli chez son ex-épouse par son propre frère, la vie labyrinthe, puis Frédérique qui sort du yoga dans un état de fatigue heureuse, comme épuisée après un long massage, détendue au point de rire pour un rien, comme quand le corps exulte. Serrés dans la petite cuisine on prépare des salades et des crêpes, en buvant beaucoup et en parlant encore plus. On mange tard, on est affamé, on ne cesse jamais de parler et de boire, jamais d'eau, sept bouteilles et presque toutes les crêpes y passent. Vers une heure du matin on traverse la cour de l'immeuble pour monter boire chez mon frère, il avait une bouteille de champagne au frais. Tellement de cigarettes et d'alcool et de paroles bues. À deux heures de la nuit chacun rentre chez soi, enfin moi presque.


lundi 27 octobre 2014
Il y a quelque chose de joyeux à vivre chez Cécile. D'abord c'est haut, vitré tout le long, et tourné vers la lumière longue du sud-est. Ensuite c'est confortable et c'est beau. J'aime, les pieds dans la moquette douce, regarder la petite Annonciation du 18e siècle accrochée au-dessus du canapé. l'archange porte un grand lys blanc. Pour le reste, journée de fatigue immense, sans rien faire, et de tristesse, quoi qu'on fasse. Je regarde une série intitulée Rectify, l'histoire d'un homme libéré du couloir de la mort, aux États-Unis, un endroit dont on n'est pas censé sortir pour vivre. Mais l'ADN trouvé sur la victime n'est pas seulement le sien, d'autres hommes ont couché avec elle, enfin peu importe, on n'a pas assez de certitude pour l'électrocuter en paix, il est donc libéré et c'est tout ce qu'il fallait à l'histoire pour commencer à être intéressante. Il n'est peut-être pas innocent, mais on ne s'en soucie pas tout de suite, le plus important d'abord, et le plus intéressant, c'est qu'il a passé dix-sept années à se préparer à la mort, à renoncer au désir de vivre, et qu'il se retrouve devant la prison, assailli par les journalistes et l'éclat de la vie. Alors il sort, mais tous ceux qui l'attendaient dehors, bras ouverts, voient venir à eux un homme bras ballants, le visage clos à tout émotion. (Une seule émotion trop grosse occulte toutes les autres.) Il a passé tant de temps à mourir d'avance, à n'être presque plus rien pour que presque plus rien de lui n'ait à mourir. Le six épisodes ne racontent presque rien, sinon son rapport à ces vivants qui le bousculent, et qu'il fuit pour aller s'allonger un matin sur un terrain de base-ball, dans l'herbe, et boire un café au soleil, sourire au beau visage d'une femme attentive qui le regarde. Je n'ai aucune difficulté à être lui quand je le regarde — aucune peine, je ne peux pas le dire.



dimanche 26 octobre 2014
Réveillé tôt pour boucler les valises. Je découpe dans le journal local une page qui parle de la présence des loups dans le département, venus du Jura peut-être. Je la rangerai dans le dossier où je rassemble tout ce qui me servira un jour pour un récit nommé « La Neige », que j'imagine dans la profondeur de ma campagne natale. On prend le train jusque après le déjeuner. Les enfants jouent à leurs consoles, connectés l'un à l'autre par les écrans, tandis que je photographie par la vitre le paysage effilé, penché, effacé par la vitesse du train, frappé par l'évidence qu'on est embarqué dans une caméra et que le voyage enregistre un film sans héros visible, sans personnage, sauf le caméraman impuissant qui voyage et qui voit. À Paris, retrouvailles immédiates avec la foule inquiète et lasse et puante du métro. Dans l'appartement où je dépose les sacs trop lourds, arrivée de B., mon ex belle-mère, ma gorge raide quand elle demande « Ça va ? » et qu'il faut répondre l'air de rien. Je remplis mon sac à dos de linge propre et je file. Mon neveu m'a laissé les clefs de l'appartement de sa mère, l'ex-femme de mon frère, et je vais dormir à Ménilmontant.



samedi 25 octobre 2014
Matinée de brouillard. Quand je fume sur la terrasse, cris de corneilles invisibles. L'après-midi, contre l'envie première des enfants qui voulaient rester au chaud, promenade à Mont-Saint-Vincent. Bataille de pistolets à fléchettes avec le petit, ravi d'être sorti finalement, tandis que le grand boude, en t-shirt parce qu'il a refusé d'enfiler son blouson. Visite courte du musée du Grenier à sel, ma mère discute avec l'ancienne collègue, une amie, qui tient la caisse. Avec le grand je regarde les fibules, les boucle de ceintures, les monnaies gallo-romaines, les ossements préhistoriques, le renne, le lion à dents de sabre, l'ours, le mammouth, le cheval. On sort pour rejoindre le petit qui est allé voir la Grosse Pierre ; je leur raconte la légende de la bergère sur qui la pierre est tombée, la bergère toujours ensevelie dessous. Ils veulent escalader l'énorme rocher long, moussu, pour regarder la campagne d'en haut, du sommet de la pierre au sommet de la colline. On redescend, on retrouve ma mère qui nous cherchait dans les petites rues. On marche jusqu'à l'église, jusqu'au petit cimetière. Le grand remarque la tombe de Monsieur Godot, qui le fait rire, parce qu'il a vu son parrain jouer le rôle d'Estragon dans le texte de Beckett. Plus loin, ma mère regarde la tombe d'une jeune fille de 17 ans fusillée par les Nazis avec d'autres membres du maquis. Je photographie les deux tombes, la comique et la tragique. Avant de sortir du cimetière, les enfants sont longuement arrêtés par les tombes d'enfants, courtes et petites. Ils calculent les dates, s'étonnent des âges, les comparent au leur, éprouvent la précarité de la vie, la proximité de la mort, le soulagement d'être bien vivants. De retour, lecture de la préface d'André Tosel aux écrits de Gramsci. Couché tôt mais endormi tard, le livre posé sur la poitrine.



vendredi 24 octobre 2014
Aujourd'hui c'est l'anniversaire de mon ex. Je propose aux enfants de l'appeler. Le petit est enthousiaste mais le grand ne veut pas, contrarié parce que je lui ai demandé de lâcher son jeu vidéo, il me fait payer la situation, ou à sa mère peut-être, ou à nous deux tout ensemble. Avant le déjeuner, longue balade tout seul sur la colline, jusqu'au lac, jusqu'à la forêt. Plaisir des feuilles mortes, de la terre boueuse, des bois humides. Quand j'arrive au petit lac trois hérons s'envolent du grand arbre au-dessus de ma tête, leur vol lourd qui prend de l'assurance et de la fermeté quand ils s'élèvent et s'éloignent. Après le déjeuner il fait beau, on décide d'aller au parc d'attraction, près de la ville d'à-côté. Les enfants disparaissent dans les manèges qui les emportent au ciel en tournant dans tous les sens, je m'assieds au soleil à la buvette, je lis le beau Poésie du gérondif de Jean-Pierre Minaudier. La dernière fois que je suis venu ici, en août, mon ex était à Paris et s'envoyait en l'air avec son amant. Je lui envoie un texto de bon anniversaire. Elle répond « merci, vraiment ».



jeudi 23 octobre 2014
Brouillard épais au réveil. Je lis Bergounioux comme on se roule dans une couverture. En fin de matinée je marche un peu dans le quartier, pendant que les enfants jouent ensemble, je photographie les rues où j'ai grandi, l'école où j'étais heureux, un merle mort tombé sur le dos à côté d'un rang de poireaux, dans un jardin un saule pleureur beau comme le Mississsipi entier. On déjeune. Il fait si froid qu'on allume un feu dans le poêle, on l'entretient tout l'après-midi. On joue au Cluedo, c'était Mademoiselle Rose dans le petit salon avec la matraque, ma nièce gagne.



mercredi 22 octobre 2014
Levé tard, entre neuf et dix heures. Grand soleil, je photographie le jardin sous cet émail bleu, et la seule fraise du balcon, dans son pot. Je me suis couché très tard hier soir, pour regarder la série d'Arte sur le capitalisme, passionnante, et qui parlait de Marx. Onze personnes à son enterrement, dont Engels, comment ne pas penser aux onze têtes du Comité de Salut Public. Après le déjeuner on décide d'aller au bowling et à la patinoire, au même endroit. Mon fils le grand fait la tête, parce que j'ai dû le forcer à s'habiller chaudement pour sortir, il a refusé, obéir le contrarie, et il s'enferme dans une bouderie malheureuse dont il ne parvient pas à sortir la tête haute, malgré mes invitations, la patience, les portes ouvertes. On arrive enfin sur place, mais il refuse de patiner avec les autres et refuse de jouer au bowling. Dans sa tristesse je reconnais la mienne, la pire part de ce que j'ai pu lui transmettre. Le voir désœuvré, puni par lui-même, me rend malheureux pour lui. Alors pour le distraire de cette tendance mélancolique et autodestructrice, je lui propose de venir marcher de l'autre côté du canal, dans la ville. Nous voilà père et fils dans les rues où j'ai passé dix-huit années, les premières, et marché avec mon père. Devant chaque boutique je ne peux m'empêcher de dire « avant c'était comme ça », le grand est assez gentil pour montrer de la patience à mon radotage. On écume les maisons de la presse (deux), on s'arrête au café, moi pour me réchauffer avec un espresso, lui pour filer aux toilettes comme un poulbot. On retourne au bowling, où je joue pour la première fois de ma vie, avec ma nièce et mon fils le petit — je perds malgré deux strikes. On marche jusque chez mon oncle et ma tante, on goûte chez eux, café, on parle de Garibaldi avec mon oncle, de la nouvelle maison de mon cousin à Delft, où j'espère aller cet hiver, on rentre à pied. Le soir je lis Bergounioux longtemps au lit.



mardi 21 octobre 2014
Levé à six heures et demie, pour avoir le temps de tout faire avant de partir. Lessives, draps propres, ménage, linge plié, livres rangés sur les étagères, jouets rassemblés, plantes arrosées, frigo débarrassé des restes périssables, etc. Vers une heure après midi je pars en direction de Guy-Môquet, où Sarah me rejoint sous la pluie glacée, j'avais oublié ma vapoteuse chez elle. Vu le nombre de cigarettes que je fume malgré l'existence de la vapoteuse, c'est surtout une bonne occasion de se voir. On se réfugie sous l'auvent d'un terrasse chauffée, on parle, je commande un sandwich. Elle verra Franck cette semaine et cette idée nous réjouit. À quinze heures je suis à la gare de Lyon, le temps de prendre un long café brûlant avant de partir. Le train démarre avec une demi-heure de retard. Beau voyage, bien installé en première classe, c'était le même prix que la seconde mais avec une prise électrique pour le téléphone. Je lis Bergounioux, qui oblige à regarder le paysage comme on lit, attentif à la géologie et à la végétation, à la surface visible du temps long d'en-dessous. Arrivée au Creusot vers cinq heures, plus le retard du départ qu'on n'a jamais rattrapé. Retrouvailles délicieuses avec les enfants, et mon neveu et ma nièce que je vois grandir. Ma mère paraît en forme. Soirée douce.



lundi 20 octobre 2014
Levé tôt pour rentrer chez moi, j'attends l'heure au café du coin. L'ex passe devant moi, elle allait chercher du pain frais pour le petit déjeuner des garçons. Elle dit : — J'ai appris que tu avais piraté mon compte Facebook, j'ai appris que tu avais raconté des saloperies sur moi. Je réponds calmement à tout ce qui est faux ; je reconnais ce qui est vrai : oui, j'ai lu sur son ordinateur, resté connecté, les messages que lui envoyait son amoureux cet été quand nous étions en famille dans le Vercors. Non, je n'ai rien piraté, ni rien colporté contre elle. Elle m'apparaît vieillie, fatiguée, la peau fine et grise, les yeux cernés, le visage de sa grand-mère, à qui elle ressemble beaucoup. Je monte à l'appartement avec elle, retrouvailles tendres avec les garçons. Elle part. Pendant que les enfants jouent, je remplis leurs valises de vêtements pliés. On décolle en hâte pour la gare où attend ma mère. Je les installe tous les trois dans le TGV et je rentre ranger l'appartement, préparer mon propre bagage, laver du linge et le sécher à la laverie. J'ai rendez-vous à six heures et demie avec A., après son travail, mais elle m'envoie un texto à quatre heures, elle est déjà libre, elle dit qu'elle est épuisée, « au bout de rouleau », et si on veut se voir c'est maintenant, à la Bastille. La détresse est criante, j'accours. Quand j'arrive au café de l'Industrie, A. fume dans l'encoignure de l'entrée, elle demande en souriant si son maquillage a coulé. On s'installe dans le café confortable, dehors la pénombre déjà, et les lumières se reflètent dans les vitres obscurs. C'est l'automne. A. me fait parler, m'écoute, puis on inverse les rôles. Je lui raconte la rupture, l'ex est son amie donc elle comprend tout, puis elle me raconte ses amours difficiles. D'abord elle boit un thé, moi un chocolat chaud, et puis on passe au petit chablis. On parle de plus en plus joyeusement, après les choses graves, on s'échauffe. Elle part rejoindre chez elle l'amie qu'elle héberge et qui l'attend, mais j'aurais pu la prendre entre mes bras et la garder toute la soirée. Je rentre finir de ranger l'appartement, ralenti et décousu par la vodka que je trouve dans le congélateur, regarde My Sweet Pepper Land qui et joli mais me laisse à l'extérieur. M'endors.
J'ai oublié de donner à A. la pierre que j'avais ramassée pour elle dans l'eau de la Drôme.



dimanche 19 octobre 2014
Réveil à dix heures et demie, difficile, au bruit discret des pas de Yoann sur le parquet. On boit un thé, on avale une tartine, et puis je suis Yoann en direction de chez Valérie, du côté de la rue Daguerre. On s'arrête chez un fleuriste pour prendre trois grandes tiges de lys blancs. C'est beau comme une cathédrale, avec un blanc de cierge sur les corolles fermées, et le blanc éclatant des fleurs ouvertes, qui gueulent leur parfum. Valérie ouvre la porte avec un grand sourire. Son appartement surprend, grand et presque vide : dans la chambre rien qu'un lit, au salon rien que trois fauteuils et une table basse, dans la salle à manger la grande table et des mètres de livres. Les murs sont nus. L'œil ici se repose. Les trois grands lys dans un vase droit prennent aussitôt leur place dans cet espace où la lumière est tout.
On parle longtemps, je raconte mes aventures récentes, puis Yoann les siennes à Nantes, la difficulté de vivre en travaillant chez soi, le peu de société qu'on est à soi-même, puis Valérie qui ne livre presque rien d'elle-même parle de son travail, de nos amis communs, et même de B., la fascinante compagne de Yoann. On repart vers quatre heures de l'après-midi, je ne sais pas vraiment. Je laisse Yoann au métro Denfert avec sa valise, près de l'entrée des catacombes (d'Enfer ?) et je descends le boulevard Raspail. Je reconnais sans certitude une femme que je croise. Après une seconde d'hésitation je reviens sur mes pas :
— Excuse me !
Elle se retourne, et avec elle les deux hommes qui l'accompagnent, me fait face, je la dévisage muet.
— Yes, c'est moi,
et elle fait la révérence. On se serre la main, on échange quelques mots en anglais, on se sépare, je repars avec un sourire large comme ça, c'était Patti Smith.
Je marche longtemps, jusqu'à la place du Châtelet, ou Frédérique m'attend au Mistral, le café du quai. Heureux de la voir, belle et apaisée, souriante avec tout ce qui est grave dans son sourire, une femme magnifique. J'attends Sarah pour aller écouter au Théâtre de la Ville la conférence organisée par Mediapart au sujet de la corruption politique. Mais la foule entre dans la salle depuis une heure déjà, et quand Sarah arrive, Frédérique vient de repartir, le hall du théâtre est plein, on annonce que la salle est complète. Alors un peu déçu on repart, et on appelle Frédérique pour lui proposer de venir dîner avec nous. On se retrouve à Beaubourg devant la fonttaine de Niki de Saint Phalle (sans tiret). On va au passage Molière, tout près. Il y a Pascal Quignard, qui discute debout avec la comédienne qui a lu son texte et les gens qui l'ont écouté. Je le salue : — Merci ! — Mais non ! — Mais si ! On dîne joyeusement, je suis le plus grand des veinards, entre ces deux femmes. Retour dans la nuit étrangement douce, c'était une journée de printemps à Paris, une échappée de juin.


samedi 18 octobre 2014
Aujourd'hui non plus je ne sais plus, faute d'écrire le Robinson au fur et à mesure des jours, j'y perds toute la nuance des journées qui n'est pas dans les faits, les bigarrures de sentiments, si importants ces derniers temps ; mais au moins ce retard chronique, ce décalage de fond, a-t-il l'avantage de ne laisser retenir de jours que ce qu'ils ont de vraiment saillant. Je me souviens que j'ai eu dans l'idée d'aller au Louvre mais que je préfère rester lire dans la lumière du Châtelet, puis marcher jusqu'au Marais où se tient un vernissage auquel je sais que se joindra Marie-Laure Dagoit, elle est là, mais je n'ose pas l'aborder, je repars lire et fumer à Saint-Paul avec un chocolat chaud, puis je marche longtemps sur les quais de la Seine, rive gauche, dans le couchant très beau puis dans la nuit, pour rejoindre Sarah et Yoann chez des amis à eux, derrière Sainte-Clotilde que je photographie.
Leurs amis, Claire et Christian, portent des perruques drôles et des bouteilles de champagne. On boit beaucoup, très vite, on mange debout. Je tombe sous le charme d'une avocate quinquagénaire en robe brillante et sans manches, puis sous celui de Sophie, jeune éditrice et jeune maman, qui a la beauté ronde de Molly Parker. On fume dans la cuisine en parlant beaucoup et en buvant de l'aquavit que Sarah sert généreusement autour d'elle. Vers quatre heures du matin on rentre tous les trois, avec Sarah et Yoann, pour aller dormir dans l'appartement vide des parents de Sarah, du côté du Bon Marché. Tisane et gâteaux avant de dormir dans un vrai lit.



vendredi 17 octobre 2014
Je ne sais plus à quoi ni comment passe la journée, mais le soir je voudrais voir Gone Girl et je vois Mommy, que je trouve esthétisant, lacrymal et puéril, trop fabriqué, je reste insensible au racolage sentimental, tenu jusqu'au cou par mon corset de dureté.


jeudi 16 octobre 2014
Sarah est partie tôt pour assurer un spectacle de marionnettes dans une école. Je me réveille dans un appartement vide. Me mets au travail devant l'ordinateur. Madame de V. appelle en fin de matinée pour dire que le directeur général ne veut pas d'un débutant, que le marché est tendu, qu'il veut des personnes confirmées. Malgré les précautions qu'elle prend, malgré celles que j'ai prises pour ne pas laisser l'imagination prendre le pouvoir, déception brutale. Que cet homme ne fasse même pas l'effort de me rencontrer, voilà ce qui me met en colère. J'écris aussitôt un message à la conseillère et j'ai raison de le faire, parce qu'elle suggère que je propose une convention de stage, un moyen gratuit pour l'employeur de me laisser faire mes preuves. Je rappelle Madame de V., étonnée mais attentive à la proposition. Sur le moment j'ai l'impression de démontrer ma détermination, le lendemain seulement je réaliserai à quel point je dois m'humilier aux yeux des autres, alors que dans l'enclos de mon expérience ce n'est rien que de la rage, une volonté que rien n'embarrasse, du courage. Madame de V. dit qu'elle en parlera au directeur national quand elle le verra mardi, avec les autres candidats, mais pas aujourd'hui, plus tard, « quand il sera moins irrité ». Alors je comprends qu'elle m'a défendu auprès de lui, qu'elle ne cache pas derrière un mensonge une décision personnelle qu'elle n'assumerait pas, et que nos entretiens étaient sincères. Je file à l'appartement, parce que des acquéreurs potentiels veulent visiter la cave dont j'ai la seule clef, puis j'imprime quelques CV, j'enfile la petite veste noire — dans la chambre du petit où se trouve la grande penderie je trouve par terre un petit mot très drôle — et je vais à la Défense où se tient un forum de recruteurs encore. Deux conversations intéressantes, une avec un homme de chez Cultura, qui cherche un libraire pour l'ouverture d'un grand magasin à la Villette, et un autre avec une femme travaillant pour une chaîne d'hôtels de luxe qui cherche des concierges et des valets trilingues. Je rentre rassuré dans mon courage de tout faire. Le soir, je retrouve Sarah au Lucernaire pour voir Combat, pièce médiocre mais les deux acteurs jouent bien, la jeune première est jolie et banale alternativement, jolie scène koltèsienne de quai de gare, très peu d'applaudissement, on sort attristé. Mais sur la petite place la grande statue du capitaine Dreyfus qui brandit son sabre brisé me paraît drôle et optimiste, à l'absurde.



mercredi 15 octobre 2014
Rendez-vous à la banque à quinze heures, parce que la dame veut me parler de mon découvert, et moi je veux lui demander un répit dans le remboursement de l'emprunt. Le matin j'ai dormi, et puis robinsonné un peu dans le cahier bleu à petits carreaux, et regardé sur le site d'Arte la série Capitalisme, qui parle des origines théoriques formulées par Adam Smith, mais date les débuts du capitalisme réel du moment où les Conquistadors, et Cortés le premier, se sont endettés à mort pour partir en Amérique, avec une obligation vitale de profit et de rentabilité, avant d'inonder l'Europe d'or et d'argent au retour.
Je déjeune rapidement dans un café au métro Jules-Joffrin puis je file à la banque. La discussion se passe bien, je fais ma demande, elle est entendue, on me dira, il faut attendre que les responsables tranchent, mais au moins je n'ai pas paru fou. Retour au soleil d'or, dans l'air frais.
En marchant vers la place de Clichy, texto à mon frère, qui se trouve en Jordanie pour y travailler quelques jours : c'est son anniversaire aujourd'hui. Sa réponse arrive vite : il déprime à Amman. Je tente de le réconforter à distance, sans certitude.
À la librairie de Paris j'achète Exister par deux fois de Bergounioux, que j'ouvre aussitot à la terrasse d'un café, en admirant la beauté sans évidence d'une jeune femme assise en face de moi, qui raconte son couple malheureux à une amie, sa beauté augmente quand on la regarde longtemps, et je me demande si ça s'arrête au bout d'un moment. Je vais voir ce qui passe au cinéma, mais je retourne regarder la suite de la série Capitalisme chez Sarah, chez qui je dormirai, elle est à Bordeaux et rentrera tard dans la nuit.



mardi 14 octobre 2014
Mon frère part tôt, on se réveille à 6h30, on descend tôt dans la rue fraîche et lumineuse. Je sors du métro place de la République, ciel splendide sur la statue qui s'occupe de brandir l'allégorie, il est huit heures, mais c'est à dix heures seulement que j'ai rendez-vous avec Émilie N.. Alors terrasse, café, cigarettes. La longue rousse arrive à l'heure, on parle plus d'une heure, et avec une confiance immédiate qui l'étonne un peu, mais que je connais bien, depuis deux mois — exactement deux mois aujourd'hui — maintenant que je vis comme de plain-pied avec le vif, nu.
Ensuite rendez-vous à Montreuil avec la conseillère, en prévision de l'entretien de mardi prochain. Cette femme enthousiaste me rend joyeux, je repars conquérant.
Déjeuner à Stalingrad, sur le quai du canal à côté du cinéma. Sarah me rejoint pour le café. Après son départ j'achète un ticket pour Leviathan. Un chef-d'oeuvre où tout est juste et beau. Beaux les paysages, beaux les visages, beaux les corps, belle la langue. Justes les situations, juste la poésie, juste le ton, justes les dialogues, justes les acteurs. L'intrigue est désastreuse, pessimiste et tragique. On meurt, le juste perd tout, les méchants prospèrent. Pourtant j'en sors en paix, peut-être parce que la femme adultère est revenue, dans le film, qu'ils se sont aimés encore avant de mourir.



lundi 13 octobre 2014
Lever à six heures et demie pour préparer le grand à aller au collège, puis accompagner le petit à l'école, en fin de matinée seulement, parce que les instituteurs étaient absents, en formation je crois, jusqu'à l'heure du déjeuner. Déchirement rapide, crrac, en voyant le petit bonhomme avalé par la grande porte avec son gros cartable. Ce qu'on fait de nos enfants, parfois, je me demande. De retour à la maison rangement, valise, draps propres pour qui dormira dans le grand lit cette semaine. Départ vers midi, valise à la cave, marcher dans les rues fraîches mais claires, solaires, après le ciel de craie du petit matin. Déjeuner reporté avec Émilie N., mais Stéphanie K. appelle parce qu'elle est du côté de Saint-Lazare, on déjeune ensemble à l'improviste, c'est plus joyeux comme ça. Elle cherche un facteur d'instrument pour faire réparer une vieille clarinette qu'on lui a donnée. On arpente la rue de Rome en remontant. La première réparatrice n'a pas l'air spécialiste, elle annonce que ce sera cher pour un instrument qui sera joli mais injouable, sans plus d'explication. Le deuxième ne travaille que des clarinettes, il explique mieux, il explique tout, la fissure ici, l'âge de l'instrument, d'une époque où l'accord était différent, et donc en jouer serait presque impossible pour un débutant, comme de jouer d'une guitare ou d'un piano dont toutes les cordes seraient décalées d'un ton. J'apprends qu'on faisait les clarinettes en buis, jusqu'à épuiser tous les buis assez gros en Europe, puis en ébène quand l'Afrique fut colonisée, et puis en bakélite. Stéphanie écoute, renonce, se résigne. On se sépare.
Je vais place du Châtelet pour m'installer en terrasse avec le téléphone, le livre et le carnet bleu à petits carreaux, mais j'aurais préféré des grands. La lumière d'ici me ravit, j'aime cette place pour sa lumière. Un vieil homme passe en kilt bleu et casquette de base-ball.


dimanche 12 octobre 2014
Dernier jour de la semaine marathon avec les garçons. Très calme. Il pleut, hors de question de sortir, on joue aux cartes, je perds avec plaisir. Ils jouent à leurs jeux vidéo, je lance les lessives et descends sécher le linge à la laverie, on fait des crêpes. Au moment du coucher, longs moments tendres à parler en chuchotant, avec le petit puis avec le grand.


samedi 11 octobre 2014
Matinée tranquille avec les garçons, déjeuner banal, puis course avec le petit pour attraper le bus et être à l'heure à l'école du cirque. À peine arrivé, je branche mon téléphone dans le foyer, il est plus important aujourd'hui que ma maison, plus fidèle, il contient toute ma vie sociale, mon lien au monde. Pendant que les enfants s'exercent, une jeune femme à la langue précise, mais aisée, jamais précieuse, nous fait visiter les bâtiments de l'Académie. Je tombe amoureux de la grande charpente en bois du chapiteau d'hiver, un jeu d'équilibre jusqu'au ciel. Tout est démontable, c'était une contrainte donnée à l'architecte.
Ensuite moment de cigarettes et de lecture dans la tiédeur du foyer — il fait beau et froid, larges flaques fraîches sur le parking où les chapiteaux légers sont posés.
Après son cours le petit veut jouer dans le square d'en face, on y passe presque une heure, il escalade tout cent une fois pendant que je lis en roulant des cigarettes. On rentre ensemble, conversation blottie dans le bus chauffé. Son ami Ilhan arrive à la maison, tandis le grand est parti passer l'après-midi chez son ami Alexis. Sarah arrive juste avant le crépuscule pour emprunter les deux matelas gonflables dont elle a besoin, avec beaucoup d'autres, pour une « sieste littéraire » organisée par une maison d'édition, des lectures publiques que les auditeurs écoutent allongés dans la pénombre. Rêvasser s'impose, dormir peut arriver.
Pendant que les enfants jouent, Sarah et moi descendons prendre un café sur la terrasse du café d'en bas. Elle part vite, à sa façon décidée. Je rentre préparer le dîner des petits.



vendredi 10 octobre 2014
Coup de fil à la conseillère de Montreuil, pour lui parler du rendez-vous de tout à l'heure. Je suis tout feu tout flamme. Cours acheter une veste noire et un pantalon noir pour l'entretien. Du coup je suis en retard au Châtelet pour déjeuner avec Sophie. Elle me donne des conseils, les ressources humaines sont sa spécialité de journaliste, on déjeune joyeusement, on parle de notre liberté, on imagine qu'on partirait cet hiver en voyage deux jours, on se lance des noms de lieux qu'on ne connaît guère.
À deux heures de l'après-midi je pars en direction de la place de l'Étoile, où j'ai rendez-vous avec la directrice de l'agence. Je fume une cigarette devant la devanture, un peu à l'écart, pour observer sans être vu, comme un bon espion dans un film de Truffaut, avec les trous découpés dans le journal.
Je pousse la porte, une clochette sonne ; à droite un espace étroit où deux bureaux sont côte à côte, à gauche un escalier raide qui descend comme un puits. C'est là qu'on m'attend ; un jeune homme m'invite à m'y engager, avec un sourire et un signe de la main ; je me sens plus vieux que lui, plus épais en expérience, moi si mince pourtant, il est si jeune, peut-être même moins de trente ans ; je descends les marches le torse droit, les pieds sûrs et légers sur les marches abruptes, à la façon d'un personnage de Balzac.
Madame de V. est là, assise derrière un gros bureau, occupée à écrire avec le clavier de l'ordinateur. Elle me demande une minute, sourit, m'indique le fauteuil. Elle tourne enfin le visage vers moi, on parle. Longtemps, avec enthousiasme, dans les grandes largeurs et dans les détails. Quand on se sert la main, on s'est donné des dates. Je dois rencontrer le directeur général de la société mardi 21 octobre, je suis libre pour travailler dès le 12 novembre. Je repars heureux. La place de l'Étoile au soleil est un très bon endroit pour êre heureux et fumer une cigarette en marchant.
Soirée calme avec les garçons. Le grand passe la fin de l'après-midi chez son copain Milan : il m'a laissé un petit mot à l'écriture flottante que je range dans mon portefeuille avec plus de précautions qu'un billet de cent.



jeudi 9 octobre 2014
En fin de matinée, à Montreuil pour le bilan de compétences. Puis déjeuner seul à Satalingrad, dans la nervosité heureuse de devoir appeler la personne qui m'a proposé un emploi, pour l'accepter. Mais c'est l'heure des pauses, je l'obtiens au troisième appel. Il y a un autre candidat. Je souris au téléphone, je m'en doutais, c'était trop simple. Nous avons rendez-vous demain. Malgré tout, soirée assombrie par ça. Je regarde Kes.



mercredi 8 octobre 2014
C'est mercredi, donc je passe l'après-midi avec les enfants. Le soir, Sarah et Frédérique viennent dîner avec nous, c'est très joyeux, les garçons paraissent ravis d'avoir un nouveau public sur qui exercer leur charme. Les enfants couchés, on reste longtemps à boire du whisky et fumer à la fenêtre, et parler beaucoup pendant que Vic Chesnutt chante. On se couche tard.


mardi 7 octobre 2014
Incapable de rien aujourd'hui, mais je regarde Le Mur invisible sur le site d'Arte. Une femme part se reposer dans les montagnes, elle se promène dans des vallons et des alpages, des forêts comme des cathédrales de sapins, se heurte un matin à un mur invisible qui l'enferme dans le vallon. Elle essai de défoncer le mur invisible avec sa voiture, la voiture s'écrase. Elle apprend à vivre dans ce temps infini et clos, avec les bêtes. Elle accepte. Je me sens comme elle évidemment.



lundi 6 octobre 2014
Long retour en train. Six heures et demie qui filent sur les rails, le poids des roues lancé sur l'acier des voies qui s'étire, le train est un avion un peu lourd voilà tout, les joints de dilatation insensibles sous nous, le train qui les franchit ne fait même plus tactac-tactac, c'était dans La Prose du Transsibérien ou dans la Ballade du cœur qui a tant battu, aujourd'hui lundi six octobre deux mille quatorze le train fait schhhhhii, un long frottement de métal hurlant pendant six heures et demie, un cri élégant qui n'assourdit même pas les voyageurs, on peut presque parler dans les voitures comme si on marchait avec des bottes dans les champs vastes qu'on traverse en trois secondes, avec un ami, presque sans forcer la voix.
Dans ces conditions j'ai toutes les chances d'être heureux, la lumière d'été qui traîne est très belle, dans le couloir instable du train je marche droit, la tête haute et le dos déroulé, je suis debout, c'est une phrase qui me revient souvent depuis hier, je suis debout, on m'a frappé mais on ne m'a pas mis à terre.
Le téléphone vibre dans ma poche, en rafale, des messages. Je lis. C'est l'ex furieuse. Elle dit que j'ai parlé à l'autre femme, celle que son nouveau compagnon a quittée pour elle. Elle dit que la jeune femme abandonnée a tenté de se tuer hier soir. Elle dit que les médecins disent qu'elle ne s'est pas remise d'une conversation au téléphone avec moi, parce qu'elle aurait "appris des choses". J'encaisse. Elle dit que je me comporte en égoïste, que je ne suis pas un adulte responsable, que j'ai sûrement raconté "des horreurs". Alors j'encaisse.
Seulement j'ai traversé deux ou trois choses, il m'en faut plus pour tomber. Seulement je sais ce que j'ai dit à la jeune femme abandonnée et je sais ce qu'elle m'a dit. Je sais qu'en tenant debout sous les coups je suis l'adulte responsable comme jamais, et qu'en n'ayant jamais pensé que j'étais un enfant ou que d'autres étaient des enfants j'étais même le seul adulte responsable de l'histoire, celui qui n'inflige pas ses caprices aux autres et marche seul entier sans prothèse ni mensonge, du matin au soir dans le vrai comme si c'était de la viande crue, et même la nuit quand elle est atroce.
Alors je me défends des accusations de l'ex. Je lui réponds non. Non, je n'ai pas raconté des horreurs, non je n'ai pas enfoncé la jeune femme abandonnée, non je n'ai pas à me justifier de l'avoir appelée. Oui, nous avons parlé, avec beaucoup de calme et de lucidité, de cette catastrophe qui nous arrivait à tous les deux et qui nous lie plus sûrement et plus définitivement que tout autre chose parce qu'on n'y peut rien et qu'on ne peut rien contre quels que soient nos sentiments. Éternellement liés par cette expérience commune et simultanée d'avoir été abandonnés par ceux qui croient être des adultes responsables plus que les autres, et qui sont ce faisant, si on veut parler comme eux, répondre à leurs catégories stupides, des enfant livrés au caprice d'eux-mêmes.
Non je n'ai pas cherché à la détruire. Oui, nous avons parlé avec beaucoup de lucidité et de sensibilité et d'intelligence, oui, sans modestie, nous avions l'un et l'autre en nous parlant l'intelligence de l'événement et de ce que chacun de nous deux éprouvait au plus intime de soi. Nous avons parlé de ce qu'étaient nos journées, de la douleur, de la stupéfaction. Nous avons parlé de comment l'événement nous était tombé dessus, "comme le ciel ou le plafond" je dis, "non, comme de la boue, de la boue" dit-elle. Nous avons parlé du fil des choses advenues et je pense que c'était là, à ce moment-là, dans le récit des choses, qu'elle a entendu "des horreurs". Parce que les dates ne collaient pas. Parce que je disais fin juin-début juillet et qu'elle ne devait pas savoir, elle n'avait pas dû imaginer à quel point, depuis quand.
Ce ne sont pas des horreurs, c'est la vérité que je disais sans savoir qu'elle l'ignorait, c'est la vérité qu'elle n'a pas supportée.
Une heure après je reçois un long message du nouveau compagnon de l'ex, celui qui a abandonné la jeune femme pour vivre le lendemain avec l'ex, après dix-sept ans de couple et de vie commune et de musique avec la jeune femme abandonnée, cet homme m'écrit pour me demander de ne plus jamais adresser la parole à la jeune femme abandonnée, que j'ai envoyée à la mort, " je ne dis pas que vous en êtes responsable" écrit-il, magnanime, alors qu'elle allait un peu mieux, et que "nous avancions" dit-il — mais qui sont ces gens pour dire des choses pareilles, "nous avancions," elle que j'ai détruite et moi qui vis avec ton ex, "nous avancions", comme s'il n'avait pas tué toute vie commune entre eux, ces gens sont fous — enfin il dit "nous avancions" alors que moi, c'est-à-dire "vous", dit-il, "vous ne l'aidez pas".
Je réponds aussitôt que oui bien sûr, et que je serai désormais d'une discrétion absolue. Mais je réponds avec beaucoup trop de gentillesse, ébranlé par la proximité de la mort voulue. En réalité, j'aurais dû l'insulter, lui dire qu'il était fou, fou à lier de se croire raisonnable alors qu'il délirait à voix haute, fou à lier de croire que d'autres peuvent accepter la violence folle de ce qu'il a dans la tête, cette froideur égoïste de caprice absolu, qui demande aux autres de ne pas faire de bruit, fou à lier de quitter une femme et de lui demander "d'avancer", et fou à lier de partir vivre avec une femme que j'aimais et de me demander d'être "responsable".
Pauvre fou.
Le soir j'arrive chez moi et les enfants, qui paraît-il avaient peur de moi, me serrent fort dans leurs bras minces et me couvrent de baisers et de tendresses en répétant que je leur ai manqué. Ça va, je n'ai pas tout rêvé. Je suis bien monté dans le bon train.



dimanche 5 octobre 2014
Réveillé tard encore. Comme hier, il faut partir vite après la douche. On prend la voiture jusqu'à Blagnac encore, et j'aime déjà ce semblant d'habitude, cette ébauche de vie ordinaire à trois temps, comme si je travaillais à jouer à travailler. On trouve une terrasse de café ouverte, et même au soleil, à Blagnac il fait très froid et très beau. La boulangerie est fermée en revanche, et j'ai faim, on l'a ratée d'un quart d'heure.
La maison d'en face dit en grosses lettres : LUTHERIE. Grâce aux petits déraillements que permet la fatigue, j'entends LUTTERIE, comme un gymnase pour les luttes qu'on livre en-dedans. Je photographie l'enseigne avec l'idée de la montrer ici, en quelque sorte l'inscription est transcrite d'avance. Je commence donc à vivre pour le raconter, c'est le signe que dans la joie militante qui m'anime une grande crevasse est cachée. Je la sens à rien, une légère baisse de pression dans l'oeil, un manque ténu au ventre, de faux moments. Ici, par exemple.
On arrive au théâtre, les chanteurs rejoignent le choeur qui s'échauffe dans le hall, j'installe une chaise dans le pli du rideau entre le plateau et les cintres. Mais c'est le jour d'enregistrement du disque, il ne faut faire aucun bruit absolument, impossible de lire ici, impossible de fumer, même les musiciens entrent sur la scène en chaussettes, alors je me réfugie dans les loges, où le mari de la violoniste berce leur enfant de deux mois sur un canapé effondré.
Je sors en chaussettes pour chercher un endroit où fumer, mais toutes les issues sont fermées puisque personne ne doit entrer, croise dans le grand hall désert où la foule habillée se serrait hier soir le pompier, gars solide aux cuisses épaisses et, pieds nus devant ses rangers, je le rassure sur ma présence et lui demande conseil ; il m'indique un escalier de secours et regagne sa loge d'où le son d'un match de football grésille en sourdine. En chaussettes sur les marches de métal, je fume au soleil sans trop savoir où.
L'enregistrement se termine à dix-sept heures trente. On reste boire un verre au-dehors, devant ENTRÉE DES DÉCORS. Discours, applaudissements, cadeaux, chips, vin blanc, au-revoirs.
On rentre affamé et épuisé, moi par ma maigreur et les petites nuits, les chanteurs par les mêmes nuits et le long travail précis. On marche dans la ville et la belle lumière du soir. Tout sent bon. On prend un verre sur la place du Capitole. Puis on marche jusqu'au restaurant où je dévore un énorme tournedos, peut-être le premier de ma vie consciente, un délice. Nuit profonde après.



samedi 4 octobre 2014
Réveillé à 12:49. Je le sais parce que les chiffres rouges du radio-réveil le disent avec une neutralité sans pitié, et qu'à 12:50 je me lève. Dans la cuisine, l'hôte a déjà préparé une mousse au chocolat. On rassemble un pique-nique et on part pour Blagnac en voiture. Garés entre les massifs de troènes, on se sépare.
Les chanteurs doivent s'échauffer et surtout travailler les raccords, c'est-à-dire très-exactement les transitions entre leur partition et celle de l'orchestre, qu'ils n'ont pas entre les mains mais qu'ils doivent connaître par coeur pour enchaîner au bon moment. Ils parlent entre eux des moments à repérer, fredonnent des mesures sans visage, aussi distinctes pour eux que le A et le B à mes yeux, mais dnad mes oreilles c'est la même pâte, la même couleur brun-jaune sortie du même tube, et même si en écoutant la musique je crois en saisir les nuances rien n'a de corps distinct, c'est comme de l'eau qui coule — de la musique.
Alors je marche dans le grand parc vert avec le panier du pique-nique, m'assieds au sommet de la petite colline qui surplombe le lac. Au milieu du lac il y a un grand jet d'eau qui retombe comme un bouquet blanc, un homme du 17e siècle a dû le planter là, géométrie d'eau pulvérisée, courbe parfaite ; l'air est frais et le soleil doux, je roule une cigarette, je la fume au soleil, puis à l'ombre. Je me déchausse, je sens l'herbe sous mes pieds nus comme un qui sortirait d'une prison. Je vivais, pourtant, tout ce temps-là, mais l'herbe n'était pas aussi drue, aussi lumineuse, parfumée si fort.
Sur le flanc rond de la colline je lis, je sors le petit carnet bleu, je fume. Des gens passent, avec des enfants, ils disparaissent derrière le dos de la colline où sont les balaçoires et le toboggans.
Je me souviens d'un moment. Le panier du pique-nique posé à côté de moi s'est renversé d'un coup, sans prévenir, une pomme rouge et jaune a roulé vers le pied de la colline, et en courant pied nu pour la rattraper, j'étais heureux.
À six heures et demie les chanteurs ont relâche. On pique-nique sur le dos de la colline, dans la lumière déclinante et l'air déjà frais, vite froid. Je prête mon écharpe, mon gilet, pour que la soprane n'attrape pas le mal et ne froisse pas sa voix. Et puis on rassemble les restes et les papiers dans le panier, et on marche doucement vers la salle.
Les chanteurs disparaissent dans les loges, je reste un moment dans les coursives à regarder la salle vide. Puis je sors fumer sur les marches de la grande entrée, les spectateurs arrivent. La lune est là aussi, entière, toute ronde. On va s'asseoir dans le grand cratère de neuf cents places, toutes prises.
(Le spectacle : comme hier soir, sauf que tout est plus vibrant, plus scintillant, plus net — plus coupant. Applaudissements longs et forts. Fatigue visible des musiciens, mais grands sourires sur leurs visages.)
On rentre raidis par la fatigue, assis dans la voiture comme des pantins de bois. Avant d'aller dormir, on s'amollit dans les profondeurs du canapé avec du whisky et la mousse au chocolat.



vendredi 3 octobre 2014
La nuit sans dormir une minute. Colère comme carburant. Vers six heures du matin je poste sur Facebook une longue « Lettre à l'amant de ma femme (mais ce n'est plus ma femme, ils sont plus qu'amants et je ne l'ai pas envoyée) », que j'efface à midi, tant les réactions des lecteurs sont entières, de c'est obscène à tout est permis quand c'est bien fait. Je l'efface par ce que la catharsis a fonctionné en l'écrivant et en la rendant publique, et que je ne veux pas qu'elle ait plus de conséquences. C'était une lettre très méchante.
À sept heures et demie du matin je suis à la gare de Lyon où je prends un sandwich. À huit et heures et demie, à la gare d'Austerlitz, où je prends un café et une cigarette. À neuf heures et demie je prends le train pour Toulouse. Six heures et demie de voyage avec Boulet, le dessinateur, on parle de politique, de l'Amérique, de couple, de lupus, de bande dessinée, de science-fiction et de Bourgogne, où nous avons grandi tous les deux.
J'arrive en fin d'après-midi. Après un verre au bord de la Garonne, grand et gros soleil, je suis mes hôtes jusqu'à Blagnac, où se trouve la salle de spectacle : ce soir on fait le filage de l'opéra baroque qu'ils chanteront demain soir. On y passe la soirée. Je m'endors un moment au deuxième tableau, cloué par la fatigue de la nuit blanche, mais le silence juste avant le troisième tableau me fait sursauter, et le reste est un beau rêve éveillé où ma colère s'apaise et se noie dans la musique. Après les au-revoir devant la porte "ENTRÉE DÉCORS", on rentre dormir à deux heures du matin.



jeudi 2 octobre 2014
Journée de haute voltige, montée en flèche, tonneau, looping, descente en piquée. D'abord, déjeuner avec ma mère, de passage à Paris. Étrangeté de sa présence dans la ville que j'habite, dans ce lieu que j'ai choisi à moitié, mais où je vis pleinement, bien loin de là où nous nous sommes connus, où elle m'a donné le jour. J'ai toujours en la voyant dans ces rues, à cette terrasse de café, l'impression de la conduire dans des lieux où sa vie n'aurait pas dû l'amener, une vague culpabilité, et le sentiment du lien irrémédiable entre l'espace et la mort¡: le temps passé ici, on ne l'a pas passé ailleurs.
Après le déjeuner elle m'accompagne chez Dalila où je dois me changer, me faire beau pour des entretiens d'embauche. Dalila et son compagnon sont là, autre scène étrange, ces gens que tout sépare sauf moi, leur politesse exquise par-dessus la table du salon.
Ma mère embrassée, je file vers la place de la Concorde, il s'y tient un forrum de recrutement organisée par la ville et l'assurance-chômage. Je ne m'attendais pas à un éléphant pareil. C'est au bord de la place, devant le Jardin des Tuileries, une tente blanche gigantesque, surchauffée par le soleil gai d'aujourd'hui et les milliers d'exposant et de chomeurs endimanchés qui se pressent dans les allées minuscules. On croit crever de chaud avant d'arriver à s'asseoir devant un recruteur, mais j'ai pris une boutille d'eau. Je déroule trois fois mon laïus, journaliste crise reconversion communication, je me sens jeune et beau, débordant d'énergie, aucune fatigue aujourd'hui, la nécessité d'être présent au moment dit m'injecte visiblement des endorphines à profusion, et d'autres choses qui excitent et font sourire.
Je m'arrête dans un stand d'intérim, parce qu'on y cherche des gens pour des travaux de secrétariat, c'est dans mes cordes, je laisse un CV. Le gars est spécialisé dans le bâtiment, s'étonne de mon offre, « journaliste, quand même », mais tend le CV à sa voisine qui est au téléphone. Dix minutes plus tard, comme je joue ma partie dans un autre stand, mon téléphone vibre dans ma poche. J'écoute le message dès que je peux, il dit, voix féminine :
« Revenez, j'ai peut-être un poste pour vous. »
On a rarement des cadeaux comme ça, ce sourire de chance dans la foule des chômeurs inquiets, qu'on se sent tout prêt à trahir pour en sortir. Médiocrité des sentiments de l'époque. Mais j'y vais, et vite, pour savoir.
Je m'assieds devant la dame, quinquagénaire blonde, chic bourgeois, « Voulez-vous travailler avec moi » dit-elle, « que quoi ? » réponds-je. Il s'agit de l'aider à convaincre les entreprises de confier leur recrutement à l'agence d'intérim, puis de trouver les candidats pour chaque poste. Le salaire fixe est très bien, sa part variable dépend du sucès. J'ai envie d'essayer la métier comercial, ce discours, j'ai du goût pour les discours, et je crois que je serais utile en trouvant du travail à d'autres gens. J'ai envie d'essayer, mais je réserve ma réponse jusqu'à jeudi prochain. Je repars avec des ailes, sous le soleil de la Concorde.
Aux Abbesses où je m'installe en terrasse de café avec un coca bien frais pour fêter ça, coup de fil de mon ex. Elle veut partager les meubles. Emporter les lits des enfants, le frigo, le lave-vaisselle, le lave-linge, me laissser la gazinière temporairement, la table du salon et le canapé. L'inéquité me révolte, mais je n'ai rien payé de tout cela c'est vrai, nos salaires étaient tellement inégaux. Me révolte au fond toujours la même chose, qu'elle vive avec un homme qui gagne aussi bien sa vie qu'elle, alors que je suis seul et désargenté, et qu'elle se comporte comme si nous étions égaux en tout, ou comme si je n'avais aucun droit sur rien, sur aucune part de nos dix-huit années de vie commune. Aucun droit à vivre encore dans cette erre. On coupe tout, chacun pour sa peau. Autant dire que la sienne aussitôt me dégoûte.
Je rentre abattu chez Dalila, abattu et vengeur, le travail que j'aurai me vengera des mesquineries de cette femme.
Mais Dalila n'est pas là, et comme je bous, je sors marcher, dans le crépuscule précoce d'octobre, et je fais les cent pas dans la rue en fumant, il y a tant d'énergie superflue à brûler. (Je me dis cependant que c'est dans un stock insoupçonné, caché en profondeur, que je puise cette énergie de façon dispendieuse. Qu'il faudra bien payer plus tard, comme l'humanité paiera plus tard sa dévoration d'aujourd'hui.)
Et puis soudain, devant moi, venant du métro et marchant en direction de chez moi, il paraît bien connaître le chemin, voici l'amant de mon ex. Il s'accroupit pour renouer son lacet, pose un sac à côté de lui. Je me tiens debout devant cet homme petit. « Vous n'avez rien à faire ici, vous devriez partir. » Il relève la tête et me regarde avec étonnement, mais sans trop d'étonnement. Cela doit appartenir aux phrases qu'il s'attendait à entendre un jour, dans ces parages : « Pourquoi ? » « — Par décence », je réponds. « Mais qui êtes-vous ? », c'est sa question. Je réponds mon nom. Nous portons le même prénom. Il se relève, et repart en direction de chez moi en répétant « Désolé, bien désolé... »
Ma fureur est sans limite, c'est une rage. J'appelle aussitôt la mère de mes enfants, en disant que je ne tolèrerai pas que ce garçon vienne prendre à la table du dîner la place de leur père mis dehors, substitué jusque chez lui par un passe-passe atroce, et qu'un prénom de remplace pas l'autre. Que s'il ne part pas, je viendrai personnellement devant les enfants lui demander de sortir.
Elle raccroche, m'envoie un texto pour dire que je fais peur aux enfants. Je ne vois pas comment ça pourrait être vrai, c'est à elle que j'ai parlé, non à eux, c'est un mensonge, une perfidie, ou une manoeuvre, je la déteste pour cela, je suis fou de fureur, je pourrais tuer.
La nuit sans dormir, dans ce noir de meurtre.



mercredi 1er octobre 2014
Grande faiblesse physique. Elle est tellement présente, du réveil arraché au coucher tombé, que j'essaie de la détailler.
Mon corps est très maigre. Depuis la mi-août, j'ai perdu huit kilos. C'est plus de dix pour cent de mon poids d'origine. Je ne mange pas assez c'est évident, mais j'ai le ventre et la gorge bloqués par une sorte de béton léger et dur. Et puis tout ce que j'avale, je le brûle aussitôt, je le dépense pour vivre, je le transforme en énergie et je la brûle. Ensuite, je brûle la matière de mon corps, cette énergie accumulée. Tout part en fumée, et c'est ainsi qu'on maigrit en se contentant de vivre un peu fort.
Il faut se figurer un grand corps maigre. Démusclé entièrement. Je me souviens de cette phrase de Hervé Guibert, dans l'un de ses derniers textes, qui disait "j'ai retrouvé mes bras et mes jambes d'enfant". Mes bras sont des baguettes où les muscles ne sont plus des boules mais des câbles. Mes cuisses ont exactement la largeur de mes genoux, ni moins ni plus. J'ai faim en permanence mais aucun appétit, la nourriture m'écorche la gorge. Je fume trop, aussi. Des vertiges, des essouflements, de grands épuisements après une cigarette, après une marche, après une conversation au téléphone qui m'a coûté. Je dois m'asseoir pour attendre que le malaise passe, boire de l'eau fraîche, prendre un bonbon à la menthe.
J'ai développé une conscience empirique de ce corps, simpliste sans doute mais opératoire. Je sais ce qui est une dépense, et ce qui est un gain. Fumer, marcher, parler sont des dépenses. Manger, boire, rester calme sont des gains. Je ne dispose d'aucune réserve, d'aucune marge de manoeuvre. Toute dépense est éprouvée, tout gain ressenti, sans délai. Je gère cette petite économie à chaque instant, de quart d'heure en quart d'heure.
Fumer me fatiguera, mais je ne peux l'éviter, alors je repousse l'échéance, la cigarette m'enivre, je me repose, je bois, je mange quelque chose, n'importe quoi, ce qui peut passer. Ce corps en deux dimensions, sans épaisseur, a beaucoup de difficultés à maintenir la position verticale. Souvent je me retrouve recroquevillé sur une chaise, réduit à un point, les épaules rentrées, pour tenir la chaleur au ventre. Je récupère. Quand ça va, quand je sens mes membres raffermis, je repars.
À un moment dans le métro, puisque je ne peux pas me tenir bout plus de trois stations, et encore, en m'accrochant à la barre, je cherche du regard la moindre place libre comme un vieillard, je m'asseois : mais pour ramener mes jambes j'ai du mal, elles pèsent et les muscles tirent, je vois cette image de Hervé Guibert encore, dans La Pudeur ou l'Impudeur, qui doit utiliser ses mains pour ramener ses cuisses sur son lit.
Ce matin passé deux heures à Pôle Emploi, une pour attendre mon tour au guichet, une pour convaincre le responsable des indemnités qu'il faut déclencher le paiement du mois de juillet. J'ai reçu un message de la banquière hier, l'urgence est réelle. L'homme lentement décoince l'ordinateur en cochant des cases et glisse dans la chemise à mon nom les photocopies que je lui tends.
Ensuite, je ne sais plus. Ne reste que le sentiment d'une errance lente et pénible, le corps essoufflé, les jambes dures — jusqu'au moment où je retrouve, à la terrasse d'un café du métro Blanche, l'amie Frédérique, puis son amie Sophie J., qui est belle et nous accompagne pour voir une pièce au Théâtre Ouvert.
C'est le deuxième épisode de Notre Faust, une adaptation contemporaine du vieux mythe, en cinq épisodes, un par semaine et les cinq en une fois le dernier dimanche. Mais si les comédiens sont excellents et cabotinent avec drôlerie, le texte est faible. Sauf pendant cinq minutes, un monologue parfait, dit par Charlotte Clamens, qui d'une main faible indique sur son corps habillé, faisant apparaître le désir de sa peau nue, les merveilleux tatouages dont son corps est couvert. On ne voit rien et on voit tout, et comme les tatouages sont terribles, on rit. En l'écoutant je suis conforté dans ce vieux désir d'écrire un jour un texte de théâtre, qui dirait tout ce qu'on ne montrerait pas, et le monde entier entier serait des mots, un comédien seul dans le rond de lumière ferait voir sur scène le monde entier et des épopées humaines.
On sort silencieux, déçu, on marche jusqu'à la place de Clichy et jusqu'à la rue des Dames pour dîner au Bistrot des Dames. Le repas et le vin, les lumières, nous rendent joyeux. À table sous les arbres, à la lumière des bougies, avec ces deux belles femmes intelligentes, grand sentiment d'irréalité, et de ma pauvreté. Je rentre dormir comme une pierre.




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